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Full text of "La bascule : comédie en quatre actes"

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La Bascule 



Comédie en quatre actes, représentée pour la première fois sur la scène 
du Théâtre du Gymnase Dramatique, le 31 octobre 1901. 



DU MÊME AUTEUR 

I-.di < ai ion de Prin< i. (dial 

( iii-.ki a Madamjes (dialogues ). . 

Théâtre <lu Chai N 

Phrvnë" (scènes grecque*). ... i vol 

Alix mbolique) i roi 

The: 

Eux, un acte 

Folle Entreprise, un acte (Vaudeville) i vol 

I.vsistrata, comédie en quatre actes (Grand Thé 

tre) i vu] 

Amants, comédie en cinq actes (Renaissance). . . i vol 

La Douloureuse, comédie en quatre actes (Vaude- 
ville) i vol 

L'Affranchie, comédie en trois actes (Renais- 
sance) i vol 

Le Torrent, comédie en quatre actes (Théâtre- 
Français) i vol . 

La Clairière, en collaboration avec Lucien Des- 
caves, pièce en cinq actes (Théâtre Antoine) . . i vol, 




SEP 



11972 



MAURICE DONNAY 






t£. 



La Bascule 



comédie en quatre actes 




PARIS 
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 




*• 



11 " tmpUim sur vitin t / 

fabriqm U pour i 



FICATION DU TIRAGE 




PQ 







A ALPHONSE FRANCK 



SON AMI 



M. D. 



Il i<s( >NNAG 



HUBERT DE PLOUHA . . , MM 
AMÉDÉE DE JUGAN . 

PAUL LQRSAY 

CHAVRESAC bi. 

BRUCAROI Pâli. Pi 

MASSUT Goi-jet. 

ADRIEN Jean Dax. 

VICTOR 

ROSINE BERNIER M«* Jeanne Rollv. 

MARGUERITE DE PLOUHA . . . . Marthe Rytek. 

MARTHE DE JUGAN Gabkielle Dorzl 

LOUISE ÇUERNY Maggie Gaithie 

AUGÛSTINE ndral. 

MARIE Lantelme. 

UNE NOURRICE Bertet. 

MARIE-LOUISE DE JUGAN, huit ans . La Petite Félicie Q 

YVONNE DE JUGAN, six ans .... La Petite Renée. 

JANE DE JUGAN, quatre ans La Petite Rosa. 



ACTE PREMIER 

Au Théâtre Moderne. — La loge <le Hosine Berniev ; 
c'est, plutôt qu'une loge, un petit salon arrangé 

dans le goût du \vin e siècle. — Porte au fond 
donnant sur le couloir des loges. — Porte à droite 
garnie d'une portière et communiquant avec le 
cabinet de toilette. — A gauche, une coiffeuse: 
à droite, une petite table. 

SCÈNE PREMIÈRE 

AUGUSTIXE, puis MASSUT. 

Au lever du rideau, Augustine, grosse femme en tablier blanc, 
range la loge, dispose sur une chaise la robe que Rosine 
mettra a l'acte suivant, etc. ; on frappe à la porte. 

AUGUSTINE 

ElîtrCZ. (C'est le coiffeur, très correct : redingote, cha- 
peau de haute forme. Il porte à la main un petit carton mor- 
doré.) Ah ! c'est vous, Monsieur Massut ; 

vous apportez la perruque? 

1 



LA BASCULE 
M tSSl I 

Oui, Madame ^ugu&tine, j'apporte !<• 
nouvel arrangemenl pour la perruque que 
Madame Bernier m'a commandé pour !<• 
troisième acte... J'avais peur d'être en re- 

I ;ii"(l . il déposa mu sur 

M (.1-1 IM. 

Oh ! le deux n'esl pas encore terminé. 
Pourtant, ça ne \.> pas tarder, 'On ent.-n.i des 
éclats de rirfe. Voilà Madame Jamine qui ren- 
tre dans sa loge, à voir. 

M ISSUT 

Ça marche toujours ici., vous êtes con- 
tents? 

MJGUSTINE 

Si ça marche! Vous savez que 1<' Prési- 
dent est dan> la salle, ce -<>ir. 11 esl dans 
Pavant-scène »!<• droite avec sa dame, ei il 
parait qu'il s'amuse beaucoup. 



LA BASCULE 8 

MA S S UT 

Vraiment ? 

AUGUSTIN H 

Si ça marche ! c'est-à-dire que c'est un 

succès sans précédent. Vous connaissez la 
pièce ? 

M AS S UT 

Non, je ne l'ai pas encore vue. 

AUGUSTINE 

Madame vous donnera des places... pas 
lout de suite naturellement. 

MASSUT, digne. 

Si j'ai envie de la voir, je paierai. 

AUGUSTINU 

Le Secrétaire nous disait tout à l'heure 

qu'il y avail de la location jusque la fin du 

•mois. Si vous voyiez la salle ce soir, c'est 




» I \ II. 

bondé... on ne trouverait pas un strapon- 
tin... ri <l<> loi Ici h 

M tSSI 

( > 1 1 î . oui, je sais, toutes mes clientes m'en 
parlenl beaucoup. 

\n.( STINE 

Entre nous, le théâtre ayail besoinde 
Je ne sais pas ceque le directeur sérail de- 
venu. 11 ne faudrait pas qu'il joue beau- 
coup <1< 1 pièces comme Fritjof Strôm ; mais 
aussi, c'est I>i<Mi fait... pourquoi a-t-il la 
manie de jouer toutes ces sa< rées piè 
traduites <lo l'allemand ? 

MASSUT, rectiliaiit. 

Du norvégien. 

ATTGUSTINE 

Ces! toujours de l'étranger... une pièce 
où il n'yavait pas d'amour. .. pas de cos- 



LA BASCULE 



de rien. Ces pièces-là, 
vous, ça ne plaîl pas. 



oy 



(7.- 



MASSUT 

Parce que le public parisien est incapable 
d'attention. C'était intéressant pourtant... 
il y avait des choses bien. 






AUGUSTINE 

Oui, je sais, vous aimez ce théâtre-là, 
vous, ou, du moins, vous faites celui qui 
l'armé... c'est de la pose ! 

MASSUT 

Vous vous trompez, Madame Augustine, 
je ne suis pas un snob. 

AUGUSTINE 

Je n'ai pas dit ça... Vous saurez que je 
n'emploie jamais de ces mots-là envers qui- 
conque. Mais vous ne me ferez jamais ac- 



I A BASCI II. 

croire qu'on puisse aimer de voir des pi< i 
où on ne ri! pas, où on ne pleure pas. Mors, 
quoi .' Qu'est-ce qui voua amuse là-de- 
dans ' 

M 1881 l 

ne m'amuse pas, Madame Augustine, 
ça m'intéresse. Je ne \ iens pas au théâtre 
pour m'amuser, mais ppur m*instruire... 
ça m'intéresse à cause des idèN 

AUGl STINE 

Lâchez-moi donc le coude avec vos id 
Est-ce qu'il y ;i des idées dans la pièce que 
nous jouons en ce moment? Je n'en «ii pas 
connaissance... Seulement, il y a des cos- 
tumes, de l'amour, <l< % ^ mots d'esprit, H 
tout le monde vient... même le Président... 
Quoi? 

MASSUT 

Rien, je ne dis rien... je ne l'ai pas vue... 



LA BASCULE 7 

Quand je l'aurai vue; je vous donnerai mon 

avis. 

AUGUSTINE, haussant les épaules. 

Votre avis ! 

m as s ut 
Je ne demande pas mieux que de la 
trouver bien, celte pièce, quoique d'un au- 
teur français : je n'ai pas de parti pris. On 
m'a même dit qu'il y avait de 1res grandes 
qualités, que c'était une très jolie recons- 
titution de l'époque de Louis XV... Nous 
verrons, nous verrons... 

AUGUSTINE 

Et puis, il y a surtout madame... 



MASSUT 

Oui, il parait qu'elle est tout à fait bien. 

AUGUSTINE 

Voilà dix ans que je suis l'habilleuse de 



LA BAS( I I I. 

madame, que je l'ai suivie «mi tournée, en 
l»r<>\ ince, h l'étranger, partout... el elle 
;i eu, des su Mais jamais un pareil ;'■ 

celui-là. Tous les soirs, elle reçoil des 
lettres de félicitations haul comme ça. .. el 
des déclarations... et des fleurs 

HASS1 l 

< Hi ; 1rs fleurs, ça ne prouve rien, S 
vous voyiez la loge de Blanche de Mor- 
tagne, à Lutetia. 

Al(.l STINE 

Oui, mais ce qui prouve quelque chose, 
c'est que tous les anciens amis de madame 
rappliquent. Ils voudraient bien recom- 
mencer, vous comprenez, on parle telle- 
ment de madame... alors les succès, lés 
articles de journaux, ra leur monte à la 
tête,., ils en veulent, quoi, ils en deman- 



LA BASCULE y 

dent... Et puis, ce qui prouve quelque 
chose, c'est que la personne qui joue clans 
le théâtre à côté et qui est pourtant la 
meilleure amie de madame... vous savez 
qui je veux dire... 

MASSUT 

Oui... Eh bien? 

AUGUSTINE 

Eh bien ! imaginez-vous que, depuis le 
soir de la première, elle n'a pas donné 
signe de vie, pas un mot... rien... 

MASSUT 

Ça, c'est une preuve... Ça ne m'étonne 
pas... tenez, à propos, ce matin, j'étais 
chez Blanche de Mortagne... 

AUGUSTINE 

Qu'est-ce que vous me chantez avec 

1. 



i" i S BAS! i il 

voire Blanche de Mortagnè i une 



grue. 



MASSI I 



-' une artiste : elle joue la pantomime. 

AI 101 BTINE 

Avec ses buiss< 

Attendez, laissez-moi finir. J'étais donc 
chez elle, en train de Ion du 1er... elle se fail 
onduler à table, pendant qu'elle déjeune; 
il y avait là Suzanne Grégeois H deux 
messieurs que je ne connais pa 

AUGUSTINE, chineuse. 

Elle ne vou> ;l |>a> présenté? 

MA8SUT, bref. 

Non, elle n'y aura pas pensé. 



LA BASCULE 11 

AUGUSTIN K 

Alors ? 

MASSUT 

Alors, on esl venu à parler de la pièce el 
de Madame Bernier, naturellement, et Su- 
zanne Grégeois a eu l'imprudence de dire 
que, pour elle, Madame Bernier était la pre- 
mière actrice de Paris; qu'elle avait un talent 
incomparable. Là-dessus, imaginez-vous, 
voilà Madame de Mortagne qui crie : « Su- 
zanne, je vous défends de dire devant moi 
qu'une autre femme a du talent! » L'autre 
insiste, si bien que Madame de Mortagne 
commande au maître d'hôtel : « Enlevez le 
couvert de madame ! » 

AUGUSTIN E 

Pas possible ! 

MASSUT 

Nous croyions tous à une plaisanterie; 



1S LA DASGULI 

mais !»■•- du tout, c'était sérieux. Alo 
quand Madame < îrégeoia a i u le larbin - 
procher |><»ni enlever son couvert, elle n'a 
J";iil ni une ni deux : «'II*- ;> <lil : Si je ne dé- 
jeune |»;i-. personne ne déjeunera. Kl elle o 
tiré la nappe ;i elle, comme i e( i<>ui 

i\ iiclui le <;iiii|» par terre, les assiel 
1*^ carafes, rargenterie, les seaux h Cham- 
pagne. Si vous aviez vu \*- coup <!«■ Trafal- 
gar, il y avail de quoi payer sa pla 

AUGUSTINE 

Vous devez en voir »!<■ drôles dans votre 
métier. 

I4ASSUT 

Ah ! oui, j'en vois <l< i drôles. Vous com- 
prenez, on no se gêne pas devant moi... 
Ainsi, tenez, il y a des clientes que j'on- 
dule dans leur lit... Alors, je sais comment 
elles sont fait 



la bascull: 13 

AUGUSTIN E 

Dites-donc, vous qui aimez les idées, ça 
doit vous en donner. 

MASSUT 

Oh! ma foi non... pas plus que de voir 
voire figure. 

AUGUSTINE 

lié bien ! je vous remercie. Et puis, ça 
vous ferait quelque chose, ce serait le 
même prix. 

MASSUT 

Mais ne croyez donc pas ça... Plus crime 
fois, si j'avais voulu... 

AUGUSTINE 

Vous... (Elle se tord.) Ah î laissez-moi rire. 

MASSUT, piqué. 

Certainement, moi. Oh ! je ne me fais 
pas d'illusion, je sais bien que ce n'est pas 



M I \ BAS* l II 

pour moi. Seulement, quand je présente 
ma noir, vous comprenez, ces femme* 

n";i |»;i^ d'ordre, ça I umuler... 

Mois. <»u me fail comprendre... parfaite- 
ment ... mais je ne marche i n'esl 
pas avec cette monnaie-là que j< nourri] 
ma femme el mes enfants... Q'empôche que 
l»;i^ | >1 us tard qu'a van t-hier... 

Al GUBTQVE 

Taisez-vous! voilà madame qu'elle re- 
monte... Vous me raconterez vos saletés 
un autre jour. 

Klle passe dan» le rabinet de toilette B rnier 

entre a\ ■ <luerny. Toutes Jeux sont e 

tûmes L«'uis XV. 

SCÈNE II 

ROSINE BERN1ER, LOUISE GUERNY, 

MASSUT. 

ROSINE 

Ah ! vous (Mes là, Massut... Vous m'avez 



LA BASCULE 16 

apporté le nouvel arrangement pour la per- 
ruque? 

MASSUT 

Oui, Madame, si vous voulez l'essayer? 
ROSINE 

Tout à l'heure... atiendez-môi là, à 
côté... Je vous appellerai. 

MASSUT 

Bien, Madame. 

Il passe clans le cabinet de toilette. 
ROSINE, s'asseyant devant sa roiiTeuse. 

Qu'est-ce que tu avais à me dire? 

LOUISE 

Je voulais te demander un petit service. 

ROSINE 

Mais certainement... de quoi s'agit-il? 



16 LA BA8( i I l. 

LOI I8E 

Voilà : .I'mm m .1 donné une bague pour 
notre anniversaire, parce qu'il j a aujour- 
d'hui un an que nous non- sommes connus. 

ROSINE 

Ah ! ça fail un an déjà ! 

LOUISE 

Oui. Alors, il m'a donné cette bague. 

ROSINE 

Elle esl très jolie... la pierre es! magni- 
fique H très l»icn mon!' 

LOUISE 

Seulement je ne peux pas la porter. 

ROSINE 

Pourquoi ? 

LOUISE 

A cause d'Alfred. 






LA BASCULE 17 

ROSINE 

Ah ! oui. 

LOUISE 

Il me demandera qui me l'a donnée, et je 
ne peux pas lui dire que c'est Jean. Alors, 
j'ai pensé... si je disais que c'est toi... Tu 
veux bien ? 

ROSINE 

Mais oui... mais oui... 

LOUISE 

Merci... tu es bien gentille. 

ROSINE 

(Test bien la moindre 4 des choses. (On 
frappe.) Entrez ! 

Entre Victor, le garçon de bureau du Directeur. 
VICTOR 

Bonjour, Madame Bernier. 



l.\ BAS* ! LE 
ROSINI 

Bonjour, \ i < • l « » i* . i 

en va. C'esl 1<- Directeur <|ui m'envoie la 
recette, 

LOUISE 

I! me semble que Brucarol es( rempli 
d'attentions pour l«>i. Combien fait-on 

soir? Rosine lui montre le papier. C esl bien. 

ROSI NE 

. < l'es! très bien; 

LOUISE 

Dis donc, je voulais te demandèrent 
un petit service. 

ROSINE 

Va donc... va donc 

LOUIS 

Je déjeune domain avec Jean : alors, je 



LA BASCULE TJ 

(lirai à Alfred que je déjeune chez toi, 
n'es l -ce pas ? 

ROSINE 

(Test entendu. Mais comme ça doil t'en- 
nuyer d'être obligée <lc trouver toujours des 
prétextes... tu as l'air d'une femme mariée. 

LOUISE 

Oh ! ne dis pas ça, ma chère, c'est dé- 
goûtant! J'en souffre assez, mais que veux- 
tu ? 

ROSINE 

Evidemment... Moi, je ne pourrais pas 
avoir deux hommes comme ça en même 
temps. Tu connais ma devise : Pas tous à 
la fois! 

LOUISE 

Toi, tu es indépendante.... Tu gagnes 
cent mille francs par an. 



l.\ BAS< i l i 
ROSINE 

Mais, même lorsque je ne que 

deux cents francs par mois, je n'ai jam 
pu. ( )li ! ce n'esl pas qu< >is plu 

tueuse qu'une autre : j'ai eu des amants, 
mais successivement. 

LOUISE 

An fait, si lu venais déjeuner avec nous 
demain? 

ROSINE 

Merci, ma chérie; mais ça vous générai! 
beaucoup et <;;> ne m'amuserait guère. Il 
n^y a rien de triste comme le spectacle de 

gens qui s'aiment, lorsqu'on n'est pas 
amoureux soi-même. 

LOUISE 

C'est Lien vrai ! Tu n'aimés personne en 

ce moment ? 



LA BASCULE 21 

ROSINE 

Personne. 

LOUISE 

Comme je te plains! Mais aussi, c'est 
bien parce que tu ne veux pas. 

ROSINE 

4 

Il ne s'agit pas que de vouloir. 

LOUISE 

On te fait beaucoup la cour pourtant. Je 
crois que notre auteur est très amoureux 
de toi. 

ROSINE 

Lorsay? 

LOUISE 

Oui, Lorsay... lu t'en es bien aperçue 
d'ailleurs. 



LA BAS< I I l. 

Il ne m'a jamais rien dil . 

LOI ISE 

Pcndanl les répétitions, il ne le quittait 
pas des yeux: il teregardail comme un pè- 
lil garçon à qui on a promis des pomn 
de terre frites. Il est gentil, Lorsay. 

>SINE 

Oui, mais il ne parle pas... Il esi timide. 
Et, en ce moment, au contraire, j'aurais be- 
soin d'être brusquée. Certainement, on me 
l'ail la cour; mais ils sonl trop el ils se i 
semblent Lous... je ne peux pas me décider à 
en choisir un. Et, pourtant, je m'ennuie. Je 
joue tous les soirs, ici, ce rôle de Sophie 
Àrnould qui esi amoureuse précisément 
comme je désirerais l*être« Alors, je suis 
parfois énervée et, quand je rentre chez 
moi, j'ai envie de pleurer. 



LA BASCULE 

LOUISE 

Pauvre Rosette! 

On frappe • 

ROSINE 

Qui est là ? 

LORSAY, au dehors. 

(Test Lorsav. 

LOUISE 

Quand on parle du loup... 
Je me sauve... Jean m'attend dans ma 
loge. A tout à l'heure. 

Elle sort, cependant Lorsay est entré. 

SCÈNE 111 

ROSINE, LORSAY, puis B1U CABOL. 
ROSINE 

Bonjour, mon cher auteur. 

LORSAY lui baisant la main. 

Bonjour, Madame. 



LA BA8( i 

ROSI M. 

asseyez-vous donc. 

i O RS A\ 

Vous permettez que j'ôte mon paletot. II 
fail une chaleur ici ! 

ROSINE 

Mais je vous en prie. n< i — •'['•'' ■•■ iep«j»c»ur 

une chaise et vient 8'asseoir près de Kl < J 1 1 * ' 

dites-vous de neuf? 

LORSAY 

Oh! pas grand'chose. Comment allez- 
vous, vous? 

ROSINE 

Ça va bien moi, moi*., j'ai reçu des belles 
fleurs... je vous remercie... Voulez-vous un 

bonbon ? 

Elle lui tend une bonbonn: 



LA BASCULE 25 



LORSAV 



Merci. 



Il prend un bonbon. 



ROSINE 

Vous savez combien nous faisons ce 

SOir?.. (Elle lui tend la recette/, Us SOllt 1res gentils 

dans la salle. La pièce l'ail beaucoup d'effet ; 
ils ont, ma foi, l'air de comprendre, (on trappe.) 
Qui est là ? 

LA VOIX DE RRUCAROL, dehors, 

C'est moi. 

ROSINE 
Entrez. (Entre Brucarol.) Bonjour, U10IÎ cllCl' 

Directeur. 

BRUCAROL 

Bonjour, ma bonne amie; (A Lorsay.) Bon- 
jour, triomphateur^ 

2 









I \ IIAS< l II 



INK 



time \ ous êtes beau ce soir ! < ! es! pour 
recevoir le Présidenl * j « 1 « • vou 
votre babil ' 

BRUCABOL 

Oui. Jîe venais précisément vous «lin- 
que le Présidenl ;i manifesté le désir de v< 
féliciter ainsi que ce gentil Loi auquel 
il trouve beaucoup de talent. Mors, après le 
troisième acte, vous ne remonterez pas 
je serai sur le plateau el je vous conduirai 
dans lavant-scène. 

ROSINE 

11 n'y a pas moyen d'y couper aux félici- 
tations présidentielles... .l'ai horreur dé 
ces petites cérémonies-là. 



BRI CAROL 

Mais c'est un grand honneur! 



LA BASCULE 27 

ROSINE 

Ah ! 

BRUGAROL 

Je voulais vous dire aussi que j'ai rigou- 
reusement interdit, ce soir, l'entrée des 
coulisses à toute personne étrangère au 
théâtre. J'ai donné des ordres 1res sévères, 
Les messieurs entrenl dans les loges, ba- 
vardent avec les artistes et, par conséquent, 
les empêchent de s'habiller... et ça fait des 
entr'actes interminables. 

ROSINE 

On les porte très longs maintenant. 

BRUGAROL 

El, ce soir, je veux que le spectacle ne 
finisse pas trop tard, 

ROSINE 

Pour que le Président puisse prendre 
son omnibus. 



I.\ BAS* i 

BRI • HIOL 
Allons, allons, M ; i « 1 . t m i « • . il-- SOJ - / pafl 

frondeuse ! 

ROSINE 

Oli ! moi, ça m'es! égal : d'habitude, je «lis 
à mes amis <l«' venir me voir à ce! <-n- 
tr'acte-ci, parce que je n'entre en scène qu'à 
la lin du trois <■! <m<* j'ai <li\ fois le temps 
de faire mon changement. 

BRU< iROL 

Comprenez, ma bonne amie, qn«' cette 
mesure n'est pas dirigée contre vous. Je 
viens même de renvoyer un jeune homme 
«|iii étail dans la loge de cette gentille 

Guerny. 

ROSINE 

Vous avez renvoyé son Jean ! Vous avez 
fait là un joli coup. 



LA BASCULE 29 

BRUCAROL 

Ali ! il s'appelle Sonjean. Eh! bien, j'ai 
dit à M. Sonjean : « Ça vous amuse donc, 
Monsieur, de vous enfermer ici dans cette 
atmosphère surchauffée et de respirer un 
air malsain auprès de cette charmante en- 
fant, quand il fait si beau dehors ? Allez 
donc faire un tour sur les grands boule- 
vards... » Il voulait m'envoyer ses témoins. 

ROSINE 

Th. . th..-. Ih... je l'aurais cru plus Pa- 
risien. 

BRUCAROL 

Aussi, c'est la faute de ce jeune auteur... 
il a fourré dans sa pièce un tas de jolies 
filles. Je vous jure que, tout le temps que 
j'ai joué Fritjof Strom, je n'ai pas aperçu 
la queue d'un habit noir dans les couloirs 
des loges. 

2. 



I.\ BAS4 i II. 
ROSINE 

Je crois bien... H n'y avail qu'an rôle <l«- 
femme, el c'était une grand'mère para- 
lytique. 

l'.lU < AROl 

Hé bien î mon petit, travaillez-vous .' 

LORSAY 

Non. Monsieur Brucaro!, je ne fais rien. 

BRUGAROL 

Travaillez, travaillez, mâtin! Faites en- 
core un rôle pour celle gentille femme, 
puisque <;a vous réussit. 

LORSAY 

Evidemment... si je trouvais un sujet. 

BRUCARO L 

Mais il ne manque pas de sujets. Croyez- 



LA BASCULE 8] 

vous donc que tout ait été dit?... On n'a pas 
encore fait la vraie pièce sur la magistra- 
ture, sur la presse, sur l'armée... On repré- 
sente toujours l'officier sous son côté ra- 
mollot, nlirliflore, hurluberlu; mais ce sont 
des hommes comme nous : ils oni un cœur 
qui bat sous la tunique. Tenez, je vais vous 
donner un sujet. Imaginez un officier 
pauvre et, par conséquent, sans fortune; 
il aime passionnément une jeune fille pauvre 
également et qu'il ne peut pas épouser, 
parce qu'elle n'a pas la dot réglementaire. 
Alors, qu'est-ce qu'il fait? 11 va trouver son 
général, et il lui prouve ([lie cette jeune fille 
est justement une fille naturelle que ce géné- 
ral a eue dans le temps, alors qu'ilétait capi- 
taine, avec une servante d'auberge, en fai- 
sant les grandes manœuvres de l'Est. Eh 
bien ! avec votre jeunesse, votre esprit pri- 
mesautier et ce (pu 4 vous avez observé à 
Montmartre, vous pouvez faire de ça une 



I.\ BA8< i 

chose très dramatique. Allons, je m'en vais. 
-i entendu, ma chère amie, voua m'ai 
tendez. Au revoir, mon petit, réfléchissez-y. 

Il sort. 



SCÈNE IV 
ROSINE, LORSÀY. 

ROSIN 
Lorsay, vous allez ino promettre une 
chose. 

LORSAY 

Tout ce que vous voudrez. 

ROSINE 

(lYst que vous ne ferez jamais cette pièce- 
là. 

LORSAY 

Je vous le jure. 



LA BASCULE 33 



ROSINE 

D'abord, vous on seriez incapable: Par 
exemple, il a raison, lorsqu'il vous conseille 
de travailler. 

L ORSAY 

Je n'ai pas envie de travailler. 

ROSINE 

Vous devriez être plein de courage, au 
contraire... il ne faut pas vous reposer sur 
vos lauriers. 

LORS A Y 

Oh! mes lauriers... c'est-à-dire un bruis- 
sement qui se fait à Paris autour d'un 
nom, des articles de journaux élogieux, un 
bureau de location assiégé et un caissier 
qui se frotte les mains. 

ROSINE 

Mais, c'est quelque chose, cela. 



I \ BABCl M 
LORSAY 

i hii. c'esl loui ce « 1 1 »*• j'ambitionnais il y 
,-i encore un mois et, maintenant, je m'aper- 

- bien <|n<- ça n'es! rien «lu tout... en 
tous casque ce a'esl pas ressentie!... enfin, 
il y a autre chose. Il faul pouvoir m réjouir 
avec quelqu'un H pour quelqu'un. Moi, je 
suis seul, 

ROSINE 

. Seul, à votre 

LORSAY 

Mais oui. 

ROSINE 

11 ne faut pas avoir d'idées noires. Vous 
allez vous remettre à travailler e\ vous <Vri- 

rez un beau rôle pour moi... moderne cette 
fois-ci. 






LA BASCULE M 

L'OftSAY 
Mais je ne connais pas la vie moderne. 

ROSINE 

La vie moderne, c'est ce que vous voyez, 
ec ([Lie vous sentez... c'est vous-même. 

lorsav 

Quoi qu'en dise notre Directeur, tout a 
été l'ail... 

l'.OSIXK 

Evidemment, le monde est vieux comme 
le monde; l'important, c'est de le voir avec 
des yeux jeunes... ça le rajeunit. 

LORSAV 

J'ai bien l'idée d'une pièce : c'est un jeune 
homme qui aime une femme... il la croit 
1res loin de lui, très loin sentimentalement. 






I \ BASl I II. 



RO 

( )ni. oui, je comprends bien. 

I ORSAY 

Alors, il n'ose pas lui parler... el c'esl un 
autre homme qui a plus de hardiesse, « { ■ i î 
a plus d'aplomb, si vous aimez mieux, qui 
devienl son amant. Voilà... mais je m'aper- 
çois que c'esl au moins aussi stupide que 
ce < | ne Brucarol me proposait t<>m 

l'heure. 

ROStNE 

.Mais non. je ne trouve p esl eneffel 

qui arrive souvent, hélas 

LOI'.SAV 

Pourquoi dites-voiis héla 

ROSINE 

Parce que j'imagine que l'amoureux doit 



LA BASCULE 37 

souffrir et que la femme serait mieux ai- 
mée par lui que par l'autre. 

Un silentc. 
LORSAY, résolu. 

Ecoutez, Madame : j'ai quelque chose à 
vous dire. 

ROSINE, souriante. 

Dites. 

LORSAY, troublé. 

Je vais partir à la campagne. 

ROSINE 

Ah ! 

LORSAY, avec force. 

Oui, je vais partir à la campagne. 

ROSINE 

J'avais bien entendu. 

LORSAY, avec embarras. 

Parce que, voyez-vous, pour être heu- 



LA BA8CI 1.1. 

peux, il faut \ i\ ra dans la nature. Il n 
(|u<- la nature qui voua donne dea leçons 
d'indifférence supérieure. Seulement, a van( 
de partir, je voulais voift dire... quej 
cbei mes parents, dans la 1 Ireuf 

ROSINE 

Il parait que c'esl un très beau pa 

LOHSAY 

( '/est un pays merveilleux. 

l"n .silei. 
ROSIM 

Il faul que j'essaye un nouvel arrai 
ment pour ma perruque. Vous permettez? 



LORS Aï 



Fa i les donc. 



Rosine passe dans le cabbket de toilette, laissant Lorsay 
ivveur. en proie à ses réflexions. Massut r<- 
de sdii carton un >ur.»nne de ro- - 



LA BASCULE 8g 



SCENE V 
LORSAY, MASSUT. 

MASSUT 

Monsieur Lorsay ! 

LORSAY 

Quoi donc? 

MASSUT 

Je voudrais vous soumettre la petite cou- 
ronne que j'ai apportée pour Madame Ber- 
nier. 

Il montre la couronne. 
LORSAY 

Ça me parait très bien. 

MASSUT 

Alors, ça* vous plaît? 

LORSAY 

Beaucoup ! 






I \ BASCl 11. 



M tSSI i 

.le vais vous confier une chose : j ai un 
peu triché. 



Triché ? 



I i » I ; - \ \ 



MASSI I 



Oui.., ça n'esi pas la coiffure que Sophie 
avail dans la Psyché des Fêtes de Paphoi 



LOH>.U 



Non ? 



MASS1 I 

Non, c'est la petite couronne de Zirphé 
dans l'opéra de Zelindor... Mais je peu-.' 
que le public ne s'apercevra pas de cette 
supercherie. 

LORSAY 

Je ne le pense pas non plu-. 



LA BASCULE 41 

MASSUT 

Ne croyez-vous pas, mon cher maître, 
qu'il faudrait alors qu'elle dise, en entrant... 

LORSAY, le roupant. 

Pardon, j'ai deux mots à dire à Jamine... 

Dans ce même moment, Hubert ouvre la porte. 






SCENE VI 
LORSAY, HUBERT, MASSUT, puis ROSINE. 

HUBERT 

C'est bien ici la loge de Madame Bernier ? 

LORSAY 

Oui, Monsieur. 

Il profite de la porte ouverte pour sortir. 



u LA i:\Mll.l. 

I ; < ) > l \ l 

Qui es! I 

HUBERT 

Ccsl moi. 

ROSINE 

Qui ça, voua ' 

HUBERT 

Hubert... Huberl <1<- Plouha... 

Augttfttfoc pouss.- ur 

ROSINE 

Huhei'l !... ça n'es! pas possible».. < >li ! par 
exemple! ça, c'esl trop fort... attendez-moi 

une seconde... je suis à vous. 

HUBERT 

C'est vous qui avez poussé ce cri, a 

l'instant? 



LA BASCULE 49 

ROSINE 

Non, c'est Augustine. 

HUBERT 

Elle csl là ? 

AUGUSTINE, dans le cabinet. 

Oui, Monsieur Hubert, je suis là. 

HURERT 

Bravo, cxcellenle femme! 

ROSINE, toujours dans le cabinet. 

Mais, au fait, il faut que je vous pré- 
sente : Monsieur Paul Lorsay, railleur de 
la jolie pièce que nous jouons, Monsieur 
Hubert de Plouha. 

IIURERT, faisant une profonde révérence à Massut, et lui 
tendant la main, malgré ses protestations. 

Je suis enchanté, Monsieur, de faïrevotre 



M LA BAS( i II. 

connaissance J'ai <l<'j;'i entendu < i n< j f< 
\ otre piè( ae m'en lasse pas et, chaque 

fois, j'y découvre de nouveaux agréments. 
El comme vous connaissez !<• xviii*: vous 
le faites n-\ ivre avec nn< . une imper- 

tinence, une poésie... Vous devez aimer 
cette époque-là pour la >i }*i<*n peindn 

Ah ! la jolie époque d'esprit, de bravoure, 
d'élégance... il faul l'aimer el surtoul la 
regretter.. . 

Sur cm derniers mo le est entrée; <-lle a en! 

sa rolie et revêtu un p'-igru'ir très élégant. 



HUBERT, apercevant Rosi: 

Ah ! chère amie. 

ROSINE, s<- jetant dans ses bras. 

Ah! ce bon Hubert... Ces! bien vous, 
on s'embrasa 



LA BASCULE 45 



HUBERT 

Si on s'embrasse ! 



Ils s'embrassent. 



ROSINE 

C'est pourtant vrai que c'est vous... Je 
ne peux pas le croire. Vous permettez... 
il faut que j'essaye un nouvel arrangement 
pour ma perruque. 

HUBERT 

Mais je crois bien... C'est très impor- 
tant. 

Rosine s'installe devant sa coiffeuse et remet sa UHe 
entre les mains de Massut, qu'Hubert regarde avec 
stupeur. 

HUBERT 

Ça n'est pas facile d'arriver jusqu'à vous. 

ROSINE 

Oui... ce soir, il y a une consigne très 

3. 






M LA BÀS( i LE 

sévère; commenl avez-vous f;iii pour p. 
sei 

m i.i i 

Je me suis presque battu avec le con- 
cierge... .T < * lui ai dil que j'étais le sous-di- 
recteur des Beaux-Arts. 

ROSINR 

Vous devez en avoir <l<-s ch( me 

dire depuis le temps. 

HUBERT 

Je crois bien. 

A ce moment Lorsay rentre. 
ROSINE, à Loi- 

Où donc étiez-vous pass< 

LORSAY 

J'étais allé à coté : j'avais deux mots h 
dire à Jamine... je reviens chercher mon 

pardessus. 






LA BASCULE 47 

ROSINE, lui tendant la main. 

Au revoir, on vous verra bientôt. 

LORSAY 

Je ne pense pas, je vous ai dit que je par- 
tais à la campagne. 

ROSINE 

Ah ! oui, c'est vrai... Alors, pensez à moi, 
travaillez bien. 

Lorsay met son paletot. En le mettant, il laisse 
tomber sa canne, puis son chapeau en voulant ra- 
masser sa canne ; il se cogne contre la porte en l'ou- 
vrant et manque de tomber en la refermant. 



SCENE VII 

ROSINE, HUBERT, MASSl T, 
puis AUGUSTINK. 

HURERT 

Qui est ce jeune homme? 






I \ RASCI II. 



ROSINE 



Mais je vous l'ai présenté l»>ui ;'i l'heure... 
-i l'auteur, Paul Lorsay. 

BUBERT 

Ah ! c'est l'auteur. 

i-' peut 8e retenir de l 
ROSINE 

Eh bien ! Massut, qu*est*ce que vous 
avez? 

MASSUT, subitement glacé. 

Moi, Madame, je n'ai absolument rien. 

IIURERT 

Ah ! elle est bien bonne ! 

ROSINE 

Mais qu'est-ce qu'ils ont ? 



LA BASCULE 4U 

HUBERT 

Il y a que j'ai pris monsieur qui vous 
coiffe pour l'auteur, et je lui ai fait des 
compliments. Ah ! c'est l'auteur... il est 
amoureux de vous, l'auteur. 

ROSINE 

A quoi voyez-vous ça ? 

HUBERT 

Il a laissé tomber sa canne et, en la ra- 
massant, il a laissé tomber son chapeau... 
puis il s'est cogné contre la porte en l'ou- 
vrant et, enfin, il a manqué de se ficher par 
terre en la refermant... il était très troublé : 
il a fait une sortie ridicule qui prouvait une 
émotion sincère. (Augustine entre.) Ah ! voici 
Augustine. Bonjour, excellente femme. 




I.\ BA81 l LE 
ai Gl B1 1" 

Bonjour, Monsieur Hubert, comment ça 

HUBERT 

Très bien. Et vous? Vous n'avez pas 

changé... 

Al GUSTTNE 

Vous non plus... je vous trouve pourtant 
un peu en forci. 

HUBERT 

Bravo cl digue femme !... Hlo ne pouvait 
rien me dire qui iue fût plus désagréable, 
et «die l'a trouvé du premier coup... elle 
u'a pas cherché, c'est vraiment de l'ius- 

linel ! 

AUGUSTIN* 

Si Madame veut que je lui mette ses 
bas. 

Elle s'agenouille aux pieds de Rosine et lui met ses 
bas, discrètement, sous le peignoir, à la manière des 
actrices. 



LA BASCULE 51 



HUBERT 



Ça vous fait plaisir, Augustine, de me 
revoir? 



AUGUSTINE 

Comme de juste, Monsieur Hubert, ça fait 
toujours plaisir de revoir un rigolo comme 
vous. 

HUBERT 

Un rigolo ! Quel instinct ! c'est admi- 
rable ! ! Ab ! sapristi, vous avez toujours 
une bien jolie jambe, Rosine. 

ROSINE 

Vous n'avez pas pu la voir. 

HUBERT 

Avec ça! Je l'ai parfaitement vue, et je 






I \ BAS* l M 



vous prie de croire qu'elle n'es! pas tombée 
dans l'oreille d'un sourd... C'est gentil ici, 
c'est bien arrangé... 

ROSINE 

( )!i ! c'est l)i«'ii simple. 

M 1881 i 

(lommonl Madame se trou ve-t-elle comme 
ça ? 

ROSINE 

(Test mieux, à la bonne heure. 

IIASSUT 

Et puis, Madame doit >entir que c'est 
beaucoup [>lus léger. 



ROSINE 

Je crois bien... ça fait une différence. 



LA P.ASCULE 



53 



M AS S UT 

[ors, Madame adopte la petite couronne? 

ROSINE 

Oui,oui,Massut, je l'adopte, je l'adopte. .. 
(Test bien, je vous remercie, je n'ai plus 
besoin de vous. 

Il sort par la porte du cabinet de toilette. 
LA VOIX DE L'AVERTISSEUR, au dehors, 

Madame Dernier est-elle prèle? 

ROSINE, se levant. 

Oui, on peut commencer. 

Coups de cloche et voix de l'avertisseur. 



LA VOIX 



En scène pour le troîîiîs. . . en scène pour 
le troîîîîs!... 



Augustine est rentrée dans le cabinet 
de toilette. 



I \ »AS< I I I 



SCÈNE vm 

ROSINE, III l'.l.l: I . 
m BERT 

Enfin, nous sommes seuls. Ah ! ma petite 
Rosine, que je suis heureux <l<' voua re- 
voir... je suis tout à fait heureux. El voua ? 

ROSINE 

Moi aussi; mais, sans reproches, c'esl un 
bonheur que vous auriez pu voua procurer 
plus toi. Vous disparaissez tout à coup. 
vous restez cinq ans sans donner de vos 

nouvelles; c'est uu rude plongeon, vous 
m'avouerez, cinq ans! Qu'êtes-vous donc 

devenu pendant ce temps-là? 

Elle va r près de la petite table. 



LA BASCULE 

HUBERT, s'asseyant auprès d'elle. 

.rétais absent de Paris... je n'ai pas fait 
des choses bien intéressantes..; J'ai perdu 
mon temps, somme toute. Mais vous, vous 
n'avez pas perdu le vôtre. Diable!... vous 
ave/ fait du chemin. Vous aviez déjà beau- 
coup de talent ; mais vous êtes maintenant 
une grande artiste. 

ROSINE 

C'est vrai ?Çame l'ail plaisir, ce que vous 
me diles là. 

HUBERT 

(/est très sincère... vous le savez bien. 

ROSINE 

Je n'en doute pas ; mais enfin dites-moi : 
comment èles-vous là ce soir? 

HUBERT 

Mais je suis tous les soirs an théâtre.. . j'ai 



l.\ BAS Cl LE 

listé à la première, el vous m'avez telle- 
ment enchanté que, depuis, je suis revenu 
tous (es soirs, Voua oc m'avez pas \ u 
Je suis toujours «Lui- les premiers rangsde 
l'orchestre. 

ROSIN1 

.le ne regarde jamais dans la sall< 



HUBERT 



Je l< i regrette. 



ROSINE 

Et vous n'avez pas eu plus lot l'idée de 
venir frapper à la porl<- de ma log< 

HUBERT 

Si, j'en ai bien eu l'idée, mais je n'osais 

pas. 

ROSIM 

Pourquoi ? 



LA BASCULE 57 

HUBERT 

Je ne savais pas comment vous me rece- 
vriez. 

ROSINE 

Vous saviez bien que je recevrais avec la 
plus grande joie un vieil ami comme vous. 

HUBERT 

Sans doute; mais... comment vous dire 
ça ?... Ce n'est pas un vieil ami qui revient 
ce soir, et c'est précisément ce qui me fai- 
sait hésiter; ce n'est pas un ami, c'est un 
amoureux... et je ne savais pas comment 
vous recevriez un amoureux, un amoureux 
fou! 

ROSINE, riant aux éclats. 

Ah! ah! ah ! que vous ôtes drôle.., 

HUBERT 

Je ne le savais pas, mais maintenant je 



I.\ l; \&i l LE 

le sais. \ ous me recevez avec gaieh .1 au- 
rais préféré autre chose, par exemple une 
émotion très profonde. Enfin ! c'esl <!«• la 
gaieté, il faul m'en contenter, d'autan I plus 
que les femmes ><»nl spuvenl I ceux qui les 
foui rire. 

ROSINE 

( )ui, il parait. 

HUBERT 

Enfin, ce soir, j'ai |»n> mon cou 
deux mains; je brûle mes vaisseaux; depuis 

lmil jours, je ne fais que penser à vous, 
c'est une obsession, j< i vous aime. 

ROSINE 

Et allez donc- ! 

HUBERT 
El allez doncl Oui. j< i me suis dit qu'une 



LA BASCULE 59 

femme comme vous ne pouvait être insen- 
sible au langage de la passion véritable. 

ROSINE 

Ecoutez, je suis tout de même un peu sur- 
prise de cette déclaration. 

HUBERT 

Allons donc! ca ne doit pas vous sur- 
prendre : tout Paris en ce moment est amou- 
reux de vous. 

ROSINE 

Tout Paris ! c'est beaucoup de monde, 
ça. 

HUBERT 

Votre auteur d'abord est amoureux de 
vous ;. le Président lui-même... vous savez 
qu'il est dans la salle? 






I \ BAS< l II. 



ROSINE 

Oui, oui, je Bais. 

m BERl 

lin l'airde beaucoup s'amuser; j<- suis 
sur qu'il est amoureux de vous... Je l'obser- 
vais tout à l'heure, sans qu'il s'en doutât... 
Eh bien ! il était transfiguré. Ali! c'est qu'il 
a beau être 1< 4 <-ln'l' de l'Etal . il es! Français 
avant tout, il est parisien, il est séduit par 
votre charme, votre grâce, votre sourire '-t. 
quand la sn lie tout entière vous a rappel 
je l'ai parfaitement vu, il s'est tourné vers 
le chef du Protocole, el il a fait le geste 
d'allégn sse. C'est que vous êtes adorable, 
extraordinaire, étourdissante. Ali ! quelle 
femme vous êtes! Vous êtes une femme, la 
femme et les femmes... 



ROSIM 

Tout en eu même terni»- 



LA BASCULE 6i 

HUBERT 

Je vous dis... c'est prodigieux! Et puis, 
ce rôle de Sophie Arnould, pour moi, pour 
moi qui vous connais, c'est tellement vous 
avec vos coups de cœur, votre esprit, votre 
fantaisie surtout ! Et vous savez combien 
j'aime la fantaisie. Dites-moi, il vous con- 
naissait bien, l'auteur, pour vous avoir écrit 
ce rôle-là ? 

ROSINE 

Non, il ne me connaissait pas du tout. 

HUBERT 

Alors, c'est un homme de génie... je le 
lui ai dit. 

ROSINE 

Non, c'est à mon coiffeur que vous lavez 
dit. 

4 



I.\ BASCI LE 



ii< i.i.i; i 



l'en importe... d'ailleurs, votre coiffeur 
aussi csl un bomme «I»' génie. Dieu '. que 
vous êtes jolie avec cette coiffure. Enfin, je 
suis possédé par vous, il n'y ;« pas d'autre 
mot. 

ROSINE 

M;ii> ce n'est pas moi que vous aimez, 
-l Sophie Arnould, je conua 

HUBERT 

En ce cas, j'aime Sophie Arnould d'un 
amour que je suis toul prél à prouver, tant 
que vous voudrez, à Rosine Bernier. 

ROSINE 

Nous vous montez la Irle parce que j'ai 
du succès, des costumes qui me voni bien 



LA BASCULE 68 

et que je parais plus jolie que je ne le suis 
réellement, à cause que je suis poudrée... 

vous avez le coup de poudre 

HUBERT 

Le coup de poudre... Oh ! très joli. C'est 
un à peu près, je m'en rends très bien 
compte. Enlevez-la donc un peu, celle per- 
ruque. . . enlevez-la, et vous verrez. 

ROSINE, »e lovant. 

Non, je n'ai pas le temps, il faut même 
que je m'habille, j'entre en scène (oui à 
l'heure. Je suis obligée de vous renvoyer. 

HUBERT, tirant sa montre. 

Nous entrez en scène à onze heures moins 
un quart... Vous avez plus de temps qu'il 
ne vous en faut... Je ne m'en irai pas sans 
un mot d'espoir. 



»;i LA BASCI l E 

ROSINE 

Allons... cessez cette plaisanterie. 

m i . 1 1 . i 

Mais voua vous trompez. . Ça n'es! pas 
une plaisanterie... j*- vous assure... c'est 
très sérieux : encore une fois, je ne m'en irai 
pas sans un mol d'espoir. 

ROSINE 

Mais vous êtes ('humant, mon cher, quel 
espoir voulez-vous que je vous donn< 

HUBERT 

Le plus grand... je veux tout ou rien. 

ROSINE 

11 n'y a pas de milieu. 

HUBERT 

Tout ou rien, ejt j'appelle rien ce qui n'est 



LA BASCULE 65 

pas tout . Vous comprenez, je ne suis plus 
un petit jeune homme et je ne peux pas me 
contenter d'un simple flirt. 

ROSINE 

Vous me parlez sans détours. 

HUBERT 

11 n'y a qu'une façon d'entrer dans le 
cœur d'une femme... comme un dompteur 
entre dans une cage, botté et le fouet à la 
main. 

ROSINE 

Ou comme Louis XIV au Parlement. 

HUBERT 

Si vous voulez... l'amant, c'est moi ! 

ROSINE 

Vous voyez décidément le rôle en bottes; 

4. 



LA BASCI I 

il n'y a qu'un malheu I que mon cœur 

n'es! ni une cage de fauves ni un Parlement. 
Il voua prend tout 6 coup la fantaisie de 
m'ai mer; mais, moi, je manque un |»<-n de 
préparation et,si fantaisiste que je sois, je 
n'ai pas pour habitude de me j<-1<t dans les 
bras dû premier venu. 

lUT.KHI 

Oh! !<■ premier venu. Écoutez, Rosine, 
ne dites pas des choses pareilles... mais 
nous sommes de vieilles connaissant 
Rappelez-vous... je vous ai vue débutera 
l'Odéon. 

ROSINE, rêveuse. 

A l'Odéon ! 

HUBERT 

N'est-ce pas un lien, ça? Et, quand vous 
('•liez découragée, c'est moi qui vousrécon- 



LA BASCULE 67 

fortais... je vous prédisais que vous auriez 
un jour la gloire... j'ai toujours été un peu 
votre confident, le confident de vos peines 
et de vos joies... et, de toutes les femmes 
que j'ai connues, c'est vous qui ne fûtes ja- 
mais que mon amie, c'est vous qui m'avez 
laissé le souvenir le plus tendre, le plus 
amoureux. 

ROSINE 

A la lionne heure, c'est très gentil, ce que 
vous me dites là. 

HUBERT 

Gentil ? Mon grand-père avait l'habitude 
de dire : gentil n'a qu'un œil. 

ROSINE 

Vous l'avez encore votre grand-père ? 

HUBERT 

Non... Pourquoi ? 



l.\ BAS* i LE 
ROSINE 

J'aurais taol voulu !<• connatti 

m BBM 

Eh bien !... voilà... <;i ne signifie rien 
que vous venez de du i ne résiste | 

à l'analyse... <-t pourtant, c'esî exquis. 



ROSINE 



Vous exagérez.. 



HLRERT 

Pasdu tout... tenez, c'est pour ces choses- 
là que je vous aime... et puis, c'est le ton 
dont vous les dites... c'est votre voix, 
c'est... 

rosi m: 

Et avez-vous toujours votre vieille cou- 
sine? Vous savez, cette pauvre dame qui 
était folle, et dont la folie consistait à croire 



LA BASCULE 69 

qu'elle avait un grand canapé sur la tête... 
Alors, quand elle arrivait devant une porte, 
elle disait : « Je ne pourrai jamais passer. » 
Mon Dieu, avons-nous rides fois ! 

HUBERT, grave. 

Rire des mêmes choses, c'est les neuf 
dixièmes de la sympathie, parce que lout 
le monde ou à peu près pleure pour les 
mêmes choses, et ça ne prouve rien. Pour- 
tant, je ne vous ai pas seulement fa il rire. 
Rappelez-vous qu'à deux reprises, la vie 
nous a rapprochés dans des circonstances 
telles que je vous ai exprimé des sentiments 
passionnés, et vous n'avez pas ri. Et, si je me 
souviens bien, vous m'avez laissé com- 
prendre que vous-même... 

ROSINE 

Oui, si vous aviez été libre, mais vous ne 
l'étiez jamais. 



I.\ BAS( l II 

ni i.i.i. i . 

Jamais. 

ROSINE 

Vous étiez toujours collé avec des femmes 
d'une jalousie : .!c comprends ça d'ailleurs. 
El puis, cl puis, c'est le passé. I la ne s'est 
pas fa.it, c'est que ça ne devait |»;i^ se faire. 
Voilà. *. maintenant, il est trop tard. 

HUBERT 

(Juelle erreur! Parce que nous n'avons 
pas encore vécu l'aventure d'amour que 
nous sommes créés, je le jure, pour vivre 
ensemble, est-ce une raison pour y renon- 
cer et pour nous désintéresser <le nous- 
mêmes? Non, non, ce soir je suis amené ;'i 
vous exprimer, pour la troisième fois, 
sentiments passionnes, comprenez-vous, 



LA BASCULE 71 

pour la troisième fois ? El d'abord , êtes-vou§ 
superstitieuse ? 

ROSINE 

Non, pas du tout. 

HUBERT 

Moi non plus ; mais nous devons agir 
absolument comme si nous l'étions. Hé 
bien !... si nous laissons échapper cette oc- 
casion, j'ai la sensation très nette (pie ce 
sera lini... fini... pesez bien ce mol, ou 
alors, dites-moi tout de suite que vous en 
aimez un autre. 

rosim: 
Oli ! non, je n'aime personne. 

HUBERT 

El vous vous ennuyé/, ? 



I \ BASCULE 
R081I 

< )ui. je m'ennuie. 

HUBER1 

J'arrive à temps... il n'ya p;>> une minute 
à perdre... vous n'aimez personne, vous 
vous ennuyez, vous êtes entourée d'un tas 
gens qui vous fonl la cour... 

ROSINE 

( >li ! pour ça, je n'ai que l'embarras du 

choix. 

HUBERT 

El j'ai tellement le souci de votre bon- 
heur que je veux vous éviter cet embarras- 
là qui est bien le plus cruel que je con- 
naisse... car on a coutume dédire : «Je n'ai 
que Tembarras du choix si admirable ! 



LA BASCULE 73 

étant donné combien il est difficile de 
choisir. Vous avez besoin d'être brusquée. 

ROSINE 

Comment avez-vous deviné ça? Oui, vous 
arrivez dans un moment favorable. D'abord, 
je suis très heureuse de vous revoir et, 
bien que vous n'ayez jamais été que mon 
ami, moi aussi, j'ai conservé pour vous des 
sentiments plus qu'affectueux. 

HUBERT, lui embrassant la main. 

Ah î Rosine. 

ROSINE 

Sans doute ils sommeillaient en moi, 
car votre présence les réveille... C'est vrai, 
je suis très troublée, ou plutôt délicieuse- 
ment secouée, c'est ça secouée; vous m'avez 
toujours beaucoup plu... beaucoup, e1 bien 
souvent j'ai regretté... mais je ne regrette 



VI l.\ BAft I II. 

I>lus. parce que : Lainemenl d< 

iini, tandis que peut-être 

m BER1 lui prend 1 kains et l'cmbrasi 

li -a j 

Ah ! Rosine ! 

ROSINE 

J'iu dil peut-être... soyez sage.., 

III BBR1 

Ah ! Rosine, je vous adore... croyez bien 
que je... je... 

Il touss<'. étranglé par l'émotion. 
ROSINE 

Qu'est-ce que vous avez ? 

UURERT 

J 'étrangle.. . l'émotion . . . 

ROSIM 

Oh ! voulez-vous un bonbon ? 

Hubert l'ait signe que oui. Elle lui présente >a bon- 
bonnière. 






LA BASCLLi: 7g 

HUBERT 

Non, non, pas comme ça... 

ROSINE 

Comment ? 

Il prend le bonbon qu'il lui met dans la bouche. 
HUBERT 

Comme ça. 

ROSINE, se défendant. 

Oh ! Oh ! 

HUBERT, avec autorité. 
Je VeilX... je veux (et H cueille le bonbon dans la 

bouche de RosiDe). Voilà ce que je prends pour 
mon rhume ! 

Un silence. 
ROSINE, se levant, pas lâchée du tout. 

Alors, cette fois-ci. c'est la troisième'? 



:.i I \ BASCl II. 

m BER1 

La troisième. 

ROSINE 

Alors, cette fois-ci u .' 

HUBER1 

Tragique .. presque. 

ROSlftfi 

Et. .. vous n'êtes pas collé 7 

HUBERT 

Par exemple.., vous plaisantez... Sans 
ça, aurais-je osé vous parler comme je l'ai 
fait? Non, non, je ne suis pas collé... je 
suis marié. 

ROSINE, suffoquée. 

Vous dites? 



LA BASCULE 77 

HUBERT, très calme. 

Je dis que je suis marié... comme lout 
le monde. 

ROSINE 

( )li ! c'est trop fort. 

HUBERT 

Ou'est-cc que vous avez ? 

ROSINE 

J'ai que vous êtes un malfaiteur et que 
j'ai envie de crier : « à l'homme marie ! » 
comme on crie au voleur et à l'assassin ! 

AUGUSTINE, sortant du cabinet de toilette. 

Hélas ! mon Dieu, qu'est-ce qui se passe? 

HUBERT 

11 ne se passe rien, excellente femme... 



La bah< i 1 1. 

Rentrez là-dedans : <>u vous appellera qunn< 
on aura besoin <!<• \ ous. 

Bile rentre <!;•?.« le i tbini 
ROSINE 

\ ous êtes naar'n 

HUBER1 

Oui. 

RÔSft 

Je ne veux pas en entendre davantag 

HUB II', r 

Vous riez . 

ROSINE 

.le n'en ai pas l'air. 

HUBERT 

Voyons, Rosine... 

rosi m; 
(l'est inutile d'insister. 



LA BASCULE 79 

HUBERT 

Pourquoi ? 

ROSINE 

Parce que j'ai les hommes mariés eu 
horreur... 

HURERT, à mi-voix. 

C'est curieux, ça... 

ROSINE 

Mou dernier amant m'a quittée pour se 
marier... Alors, vous comprenez. 

IIURERT 

Je ne savais pas, moi. 

ROSINE 

Je vous le dis. Et puis est-ce qu'un homme 
marié peut élre un amant? Et les beaux pa- 
rents, etlé marmaille.nl les responsabilités, 



LA BÀSCI LE 

ei les complications. Voua avez *[• 
d'enfants, naturellement. 

bubert 

Pourquoi des tas ?Je D'en ai pas on seul, 
justement. 

ROSINE 

Depuis combien de temps êtes-vous 
donc marié ? 

HUBERT 

Depuis quatre ans. 

ROSINE 

El vous n'avez pas été capable, en quatre 
ans, de faire un enfant à votre femnn 

HUBEBT 

C'est son désespoir. 



LA BASCULE 81 

ROSINE 

Voyez-vous, pour ça, il n'y a encore que 
les amis. 

HUBERT 

Nous ne voyons personne. 

ROSINE, riant. 

Ah! vous êtes un fier original. 

HUBERT 

Oh ! non... je ne suis pas fier... je vous 
assure. 

ROSINE 

En effet, il n'y a pas de quoi... Vous vivez 
dans un désert, alors ? 

HUBERT 

Nous habitions la province, mais, depuis 
un mois, nous sommes installés à Paris. 



I.\ BAS< ULE 

Vous Faites toujours de la peintui • 

in Bl r.i 

( hii... un pou, en amateur. 

ROSINE 

Vous n'avez jamais trompé votre femme ! 

HUBERT 

Jamais... vous seriez la première... je 

vous le jure... 

ROSINE 

Elle vous aime, votre femme? 

HUBERT 

Exclusivement. 

ROSINE 

El a ou s. vous l'a i niez. 



LA BASCULE «3 

HUBERT 

Tendrement. 

ROSINE 

Alors, vous ne pouvez pas m'aimer. 

HUBERT 

Follement î 

ROSINE, indignée 
Oll ! (die va s'asseoir près delà tablé.) 

HUBERT venant auprès d'elle. 

Mais vous savez bien que ça n'a pas le 
moindre rapport... Dans la vie, il y a l'affec- 
tion et l'amour, le devoir et le plaisir. Or, 
je me suis fait une théorie très sévère du 
plaisir... comme les gens du xvm ft . Ah! 
quelle époque adorable. Regardez donc 
Sophie Arnouldet le comte de Lauraguais... 
il était marié, Lauraguais... il avait une 



I. \ BAS< ' LE 

femme charmante el des enfante rai 
Barils., . es! ce que ça l'a empêché d'être un 
amant? El < j » i< • I aman! ! ESI u'êtes-vous pas 
< aptfble d'inspirer les passions qu'inspirai! 
Sophie Arnould, à qui vous 

ROSINE 

Mais vous Qe ressemblez pas ;i Laura- 
guais... vous n'êtes pas un roué. Vous 
avez une femme que vous no voudrez pro- 
bablement pas faire souffrir... parce que 
je vous connais, vous n'êtes pas méchante! 
vous aurez, peur <1«' lui faire de la peine. 
Les gens sur lesquels vous prétendez vous 
modeler n'avaient pas de cescon>idémtions- 
là et ne s'embarrassaienl pas de scrupules. 
Et, d'ailleurs, la plupart du temps, leurs 
femmes étaient mariées avee eux comme 
moi avec mon mari. 



LA BASCULA 85 

HURERT 

Avec votre... comment, vous êtes mariée ? 

ROSINE 

Vous ne le saviez pas ? 

HUBERT 

C'est la première nouvelle. 

ROSINE 

Mais oui... j'ai épousé le comte de Blan- 
cas. 

IIURERT 

Ah! oui... oui... j'ai entendu parler... 

ROSINE 

J'ai épousé le comte de Blancas, pour qui 
j'avais un vif sentiment. J'ai cru que je 
pourrais renoncer au théâtre, comme il me 



l.\ BA& i I I 

le demandait.*.. An boul d'un an, l'ennui 
m'a prise. Lui n'aimail que la campagne, 
la chasse, les chevaux... Il ;i un château 
dans le Poitou. J'étais trop jeune pour 
m'en terrer là. Alors, j'ai repris ma liberté. 

HUBERT 

Vous avez divorcé. 

ROfl 

( )h î non. c'esl devenu trop bourg 
et puis, c'était tout à fait contre ses prin- 
cipe-. Non, nous vivons chacun de notre 
côté. Je suis restée en excellents termes 
avec le comte qui est un trèsgalanl homme. 
Nous nous écrivons et même, l'été, quand 
je prends mes vacances, il vient passer 
quelques jours auprès de moi dans une 
villa que j'ai au bord de la mer, en Bre- 
tagne, près de Saint-Lunaire, et où il y a 
pour lui une chambre d'ami. 



. LA BASCULE 87 



HUBERT 

D'ami? 

ROSINE 

Oh ! pas plus... et il ne vient que lorsque 
je Tinvile. Eh bien, votre femme n'est pas 
dans ces lermes-là avec vous? 

IIURERT 

Non, évidemment ; mais votre cas est 
exceptionnel. Je peux vous aimer sans tor- 
turer ma femme. Il n'est pas hesoin de 
s'afficher et on doit toujours éviter le scan- 
dale et l'éclat.. Ça n'est pas bien difficile. 

ROSINE se levant. 

Plus difficile que vous ne le croyez. 

IIURERT se levant. 

Il suffit de prendre des précautions... 



I \ BASCU1 I. 
ROSINE 

-i gênant... Moi, j*aim< oir mou 

aman! comme JC Veux ei quand je wu\. 

1 1 1 i . i : i. r 

( l'esl les obstacles au contraire < j 1 1 i ali- 
mentenl L'amour... tandis que la prt 
constante, l'éternel tête à tète, le perpétuel 
< ôte à côte, voilà ce qui tu<' L'amour... da 
Le mariage notamment. Où il n'y a p 
gêne, il n'y a pas de plaisir. 

ROSINE 

11 ne s'agil pas d'avoir son aman! tout 
le lemps auprès de soi, mais il faut l'avoir 
dans les moments où on le désire et, s'il esl 
marié, c'est justement dans ces moment-là 

qu'on ne peut pas l'avoir. 

HUBERT 

Pas toujours. 



LA BASCULE 89 

ROSINE 

Souvent... votre femme est jalouse? 

HUBERT 

Je ne sais pas... je ne lui ai jamais donné 
l'occasion de l'être... 

ROSINE 

On ne lit pas vos lettres, on ne fouille 
pas vos poches... on n'ouvre pas vos ti- 
roirs ? 

HUBERT 

Il ne manquerait plus que ça... Non, je 
sors même sans ma bonne... je suis venu 
ce soir au théâtre, tout seul, comme un 

grand jeune homme. (Rosine sur sa coUïeuse est allée 
prendre son vaporisateur et vaporise Hubert.) Holà ! 

qu'est-ce que vous faites? 



I \ BA8( i II 
ROSINE 

.!<• \ <»u^ parfume avec mon odeur. 

III l.l l;l 

( l'esl une odeur d'une t 

Il prend une bro^soet bi n liai.it. 

ROSINE 

Pas du tout... C'est une odeur très fi no... 
Mais vous n'avez pas Pair content Alors, 
dites-moi, on \ ous sent ? 

HUBERT 

On mo sent, on ino sont... mais non 
no mo sonl pas... Seulement, n'est-ce p 
«•"est min odeur qui saute au nez et qui rem- 
plit toute mio chambre... Alors ça peut don- 
ner l'alarme* .. o! puis, c'ost inutile... Tenez, 
voilà des choses qui sont inutiles et <{ui 



LA BASCULE 



i)i 



n'ont rien à faire, vous le reconnaîtrez, avec 
la grande passion. 

ROSINE 

Je ne peux pourtant pas me priver 
d'odeur. 

IIURERT 

Je ne vous demande pas de vous en pri- 
ver, mais de m'en priver. 

ROSINE allant reporter son vaporisateur sur sa coitTeuse. 

Bien... bien... je suis fixée. .. 

1IURERT 

Voyons, Rosine, e'csl un enfantillage. 

ROSINE 

Non, non... décidément il faut y renon- 
cer... cVsl dommage. Tout à l'heure, quand 
vous êtes entré, je ne pouvais pas deviner 






LA BAS< i I I 

que voua alliez me faire une déclaration et, 
pourtant, j';i\;ii> loul «le suite peu oua 

demander de ra'emmener souper. 

III IBERT 

Mais c'esi une excellente idée... noua 
souperons. 

ROSIT* 

( )h ! non. ça vous ferai! rentrer trop tard. 

HUBERT 

Ecoutez, Rosine, no me taquinez pas, 
vous viendrez souper avec moi. . ou bien 

alors, il ne fallait pas m'en parler... ce o'esi 
pas généreux... Si vous ne venez pas, ce 
sera très mal. D'abord vous me le devez. 

ROSINE 

Comment ! je vous le doN ? 



LA BASCULE 93 

HUBERT 

Certainement... vous avez inondé les 
revers de mon habit d'un parfum assez vio- 
lent, quoi que vous en disiez... il faut bien 
le temps que celte odeur s'évapore... c'esl 
juste le temps de souper. 

ROSINE 

Non, non, je plaisantais... ça ne serai! 
pas raisonnable. 

LA VOIX DE L'AVERTISSEUR 

Madame Bernicr, Mademoiselle Guerny 
entre en scène. 

ROSINE 

Vous entendez ? Guerny entre en scène... 
C'est mon tour dans dix minutes... il faut 
vous en aller... j'ai tout juste le temps de 
passer ma robe. Je me demande comment 
je vais jouer dans ces conditions-là. 



IN LA BASCULE 

m BB RI 

\ oufl ôtes dan éditions excel- 

lentes, \ ous allez jouer comme un ai - 
vous aurez un triomphe, et le Président vous 
décorera. Je m'en vais... je m'en vais... 
mais vous viendrez, c'esl entendu... vous 
n'avez n'en à craindre... je ne suis pas une 
brute... nous causerons... j'ai encore mille 
choses à vous dire... y veux vous con- 
vaincre... et je vous convaincrai... El con- 
sidérez que, ce soir, c'est la troisième fois... 
el le Présidenl esi dans la salle. Le d< 
de Dieu esl dans lou( ceci... jusqu'au 
coude ! Il ne peut sortir «le toul ceci rien 
que de très heureux. Je viendrai vous cher- 
cher après le spectacle. 

Kn disant ces derniers moto, il ■ baisé la main de Ro- 
sine, pris sa canne qu'il laisse t< imiter et son chapeaa 

qu'il laisse tomber en ramassant sa canne. 

ROBIN1 

Allons, je vous attendrai. 



LA BASCULE 95 

HUBERT 

Je vous adore. 

Très ému, il se cogne contre la porte en l'ouvrant et 
manque de se jeter par terre en la refermant. 

ROSINE, pendant que le rideau tombe. 

11 m'aime... Vite... vile... Augustine, 
nous ne sommes pas en avance, ma fille. 

RIDEAU 



ACTE DEUXIEME 



Chez les de Jugan. Un vieux château, en Bretagne, 

aux environs de Dinan, à une centaine de kilo- 
mètres de la mer. Salon tissez vaste, s'ouvrunt 
par deux houles porles-fenètres sur un parc ; 
portes à droite el à gauche. Au lever du rideau, 
Amédée, assis dons un fauteuil, feuillette une 
livraison dont il montre les images à sa plus jeune 
fille, Jane. Marthe de Jugan est en train de faire 
lecafé dans une cafetière russe; sa sœur, Margue- 
rite de Plouha, la regarde; Hubert est silencieux 
et contemple la campagne; Marie-Louise et 
Yvonne jouent à la balle. 



SCENE PREMIERE 

MARGUERITE, MARTHE, AMÉDÉE, HUBERT, 

JANE, MARIE-LOUISE, YVONNE. 

MARGUERITE 

Tu l'es décidée à faire le café toi-même? 

6 



i.\ BAS* i LE 

m m; i m. 

< lui... je me suis rendu compte qu'au- 
cune cuisinière ne ^a\ ail faire 1*' cafl 

AMÉDÉE 

Seulement, c'est très long . I i I instru- 
ment est plein de caprices : tantôt le café ne 
veul |>;is monter. Lan toi il ne veut pas di 
cendre; e1 puis, c'est dangereux : une chan- 
teuse suédoise aété tuée par cette machine. 

.MAI'J.l I.I'.I II- 

On ne connaît pas d'autres victimes 

\MÎ:i'i'.i. 
Espérons que votre sœur n'aura pas celte 
lin tragique. C'est égal, c'est un peu long. 

MAI-.IilK 

Ne vous impatientez pas, mon ami. ea ne 






LA BASClLi; 



1)1) 



serl à rien. A propos de chanteuse suédoise, 

et ça n'a pas le moindre rapport, c'est 
étonnant que Cnavresac soit parli comme 
ça, ce matin, sans prévenir qu'il ne rentre- 
rait pas déjeuner. Personne ne l'a vu avanl 
son départ? 

Amédbe 

Moi, je ne l ai pas vu. 

MARTHE 

El vous, Hubert? 

HUBERT 

Non... c'est-à-dire si... je l'ai aperçu un 
instant. 

M A HT HE 

Il ne vous a pas dit où il allait? 



HUBERT 



Non. 




LA BASCULE 

M \i.i m. 

Poun h qu'il ne lui soi! rien arrii 

AMI.hl'l. 

Ne \ oua Inquiétez pas, chère ami< 
un excellent chauffeur. Vous savez 1 » î « - 1 1 

coramenl il est, il compte swv sa vitesse e( 
il pari toujours trop tard. Il esl bien ca- 
pable d'être parti à dix heures, ce matin, 
prendre un bain de mer, en croyanl cju"il 
sérail rentré i<i à midi el demie pour dé- 
jeuner. 

MARGUERITE 

Elle est loin, la nier? 



AMEDÉE 



Nous ne sommes qu'à quatre-vingt-dix 
kilomètres de Saint-Lunaire: pour une au- 
tomobile, ce n'esl rien. Maintenant, il esl 
peut-être en panne : d'ailleurs, les routes 






LA BASCULE 101 

doivent être très mauvaises, ce malin... 
après l'orage qu'il a fait hier soir. 

MARGUERITE 

Il a plu toute la nuit. 

MARTHE 

Ce n'est pas de chance d'avoir eu ce temps 
épouvantable, le soir de votre arrivée. Vous 
avez pu dormir tout de même ? 

MARGUERITE 

Hubert n'a pas 1res bien dormi. D'abord, 
ilest resté plus de deux heures à la fenêtre, 

à regarder les éclairs... N'est-ce pas, 
chéri ? 

HURERT 

Comment... quoi donc? 

6. 



m LA UAS< I II. 



M VRGl 1.1:11 I. 



Je dis que tu es resté plus de deux heures 



à regarder les éclairs, 



HUBER1 



Quelséclairs? Ah ! oui ... c'était un spec- 
tacle magniGque el don! j<' ne pouvais me 
lasser, 

MARGl ERJ 

Il a fini par s'endormir, mais il a eu un 
sommeil très agité, 

y tRTHE 

C'était l'orage... ( '<*t ( ** rois, ça y est, le 
café esl fait. 

. AMÉDÉE 

Dicil Suit loilé! A Jane (jui veut grimper soi 

genoux.] Tu voudrais venir sur les genoux fie 






LA BASCULE 103 

papa, toi... lu voudrais voir les images, (ii 
nnstaiie. ) Tiens, regarde la belle dame. 

JANE 

La bedaine, qui est-ce? 
AMÉDÉE 

C'est Madame Rosine Bernicr... cane te 
dit rien. 

JANE 

Zolic! 



AMÉDÉE 



Oui, elle esl très jolie. 

MARGUERITE 

Comment se fait- il que vous ayez le por- 
trait de Rosine Bernier ici ? 

martiii: 
Nous recevons le Théâtre. Nous ne 



104 I \ BAS* i LE 

voyons rien, au fond de notre province; il 
[.•ml bien se tenir au courant, savoir un peu 
ce qui se passe b Paris. 



AMhhl'l. 

Il paraît qu'elle vienl d'avoir un très 
grand succès, cette Rosine Bernier. 



MARGUERI1 l. 

< )ui. nous Pavons vue jouer, il y a si* 
maines... Elle a beaucoup de talent... nous 
Avons passé une excellente soirée, n'est- 
pas, Hubert ? 



IiriîERT 



Oui. 



MARGUERITE 

D'ailleurs, vous la verrez sans doute au 
mois d'octobre, puisque vous viendrez à 
Paris pour le mariage de notre cousin Al- 
bert Droizar. 



LA BASGUI.i: 103 

MARTHE 

Nous n'y manquerons pas. 

AMEDÉE 

C'est étonnant comme on s'occupe de ces 
femmes-là à présent et quelle importance 
on attache à leurs moindres fails et gestes! 
Ainsi, voilà tout un numéro qui lui est con- 
sacré. Nous la voyons d'abord dans 1rs 
bras de sa nourrice... là, en première com- 
muniante... plus loin, dans la cour du Con- 
servatoire... ici, elle reçoit des présents 
des mains du roi Gunther. On nous la re- 
présente dans tous ses rôles ; il y a même 
les portraits de son père et de sa mère. C'est 
comme pour les chevaux de courses : le pe- 
degree a de l'importance. 

MARTHE 

On aurait pu donner le portrait de ses 
amis, pendant qu'on y était. 



106 LA BAB( i il. 

\Ml'. h M. 

1 1 aurai! Failli mi Bupplémenl . 

M tRGUERl I l. 

( )li ! pour ga, il paratl qu'elle se tien! 
très bien, elle esi comme il faut, ''II*- ne 
l'ail pas parler d'elle... On <lil qu'elle o'a 
jamais qu'une personne à la fois...N'esl 
pas, Hubert? 

iiri-.i r, i 
Mais je no sais pa>. moi. 

MARGUERITE 

Ellocstjolio... elle a beaucoup de charme. 

(Elle vient auprès d'Hubert Qu'est-ce que In 38, 

chéri, In n'es pas malade ? 

III BERT 

Mais non. du tout. 






LA BASCULE lu7 

MARGUERITE 

Tu ne dis rien. Quand tu ne dis rien, 
comme ca, c'est que lu as quelque chose. 

IIURERT 

Mais non, je f assure. 

MARGUERITE 

Tu n'as presque pas mangé, pendant le 

déjeuner. 

IIURERT 

Je n'avais pas faim. 

MARTHE 

Mais, laisse-le donc tranquille, loninari... 
lu t'occupes trop de lui... c'est ridicule... 
(A Marin-Louise.) Tien s! M arie-Louise, va porter 
cette lasse à ton oncle Hubert. 

Mario-Louise apporte la tasso. 



l.\ BASCI LE 

Merci. 

Kllc revient auprès de M 

M \i;<.i i.i:i il; 

Est-ce gentil, ces petites Biles '. Est-on 
heureux, mon Dieu, d'avoir des enfants '. 

m \im ni: 

Oh! ça donne bien <1<-^ tourments... El 
\n\'\>. ça l'ail toul de même un peu trop de 

filles. (A Marie-Louise. Polie <;;« à t()ll J»îi|.;i. 

maintenant. 

AMÉDEE 

Nous aurions tant désiré avoir un garçon '. 

MARLULRITE 

Ça viendra. 

Cependant Marie-Louise a porté la tasse à son père. 



LA BASCULE 109 



AMEDEE 



Merci, ma mignonne. (A Jane.) Ah ! tu vou- 
drais un canard, toi ! 

11 lui donne un canard. 
MARGUERITE, à Hubert. 

Regarde donc, chéri, Pautre qui prend 
son canard... elle ouvre son pelil bec tant 
qu'elle peut... elle est trop gentille! 

Elle va embrasser Jane. 
HUBERT, à mi-voix. 

C'est effrayant !.. . c'est effrayant! 

Cependant Marie-Louise vient près de sa sœur Yvonne 
qui joue avec sa balle. 

MARIE-LOUISE 

Rends-moi ma balle... c'esi à moi... 
rends-la moi. 

YVONNE 

Non, elle n'est plus a loi, tu me Pas 
donnée. 

7 



ll'j l.\ liASCI LE 



M VRIE-LOl ISK 



Je tè la reprends. 



Marie i. iik qu'Yvonne i 

i «jntre elle en criant 



YVONNE 

Maman ! Maman ! 

I1AR1 HB 

Qu'est-ce qu'il y a encoi 

YVONNE 

Maman, c'est Marie-Louise qui l'ait le 

crapaud pilé. 

MARTHE 

Qu'est-ce que ça veut dire d'abord : faire 
le crapaud pilé? 

YVONNE 

C'est quand on a donné quelque chose 



LA BASCULE 111 

el puis qu'on veut le reprendre. Tu sais 
bien qu'on dit : crapaud pilé qui l'a donné, 
qui Ta ôté, ira dans les enfers avec les cra- 
pauds verts. 

MARTHE 

Voyons, Marie-Louise, laisse-lui celle 
balle, puisque lu la lui as donnée... je l'en 
achèterai une autre. El puis, vous faites 
trop de bruit... allez jouer dehors... niellez 
vos chapeaux et vous jouerez au croquet, 
là, devant le perron, pour que je vous 
voie... allez... Emmène tes sœurs. 

MARIE-LOUISE 

Oui, maman ! 

Les petites filles sortent. 



112 



l.\ UASC1 II 



-< I.M. Il 

MARGUER11 i:, M tRTHE, AMLhl.L. EiUBERI . 
puisLA SOURRK l 

MARTHE 

Je Buis toul de mj&me surprise *| u«- Cha- 
vresac ne soif pas encore revenu... Où peut- 
Il rire allé? Je commence à craindre qu'il 
ne lui soit arrivé un accident. 

AMl'.hl I 

Oui. . c'est extraordinaire. 

A ce moment, la nourrira entre avec un bébé >ur les 
bras. 



MARGUERITE 

Ah ! voilà le restant de nos écufl 

Les deux femmes entourent l'enfant. 



LA BASCULE 113 

MARTHE 

Elle a dormi, nounou? 

LA NOURRICE 

Oui, Madame, elle vient de se réveiller. 

MARGUERITE au bébé. 

Bonzou... bonzou... Où donc qu'elle est, 
la petite Madeleine ? Polisson, polisson, 
polisson ! (Elle la chatouille.) Qui est-ce ça ? 
C'est marraine, c'est la marraine à la petite 
Madeleine. Alterniez, nounou, je vais la 
prendre une minute. 

MARTHE 

Promis garde... Ne la fais pas crier. 

MARGUERITE, prenant l'enfant. 

N'aie pas peur... elle m'aime beaucoup... 



lli l.\ BAS4 i II. 

\ esl ce pas que i u \ eux bien venir avec 
marraine ? Elle esl adorable, cette petite, (a 
6e. \ oiia \ oyez, elle me reconnatl . elle 
me sourit. 

Wll'.hl' I 

( Hi ! il n'en faut pas en tirer vanité, Mar- 
guerite, ''Ile souri! à toul 1<- monde. Elle rail 
absolument I<* même sourire au facteur. 

MARGl i:i;i I I 

I i'esl parce que vous êtes jaloux. N'écoute 

pas papa, il dit des bêtises. Viens voir ton- 
ton Hubert... il est gentil, lui. (A. Hubert) Tiens, 
regarde, elle te sourit... Oh ! trésor, \ a '. 

Elle embrasse le bel 
HUBERT, à mi-voix. 

(-'est effrayant! C'esl effrayant! 



.MARGUERITE, tristement. 

Tenez, nounou, reprenez-la. 






LA BASCULÉ 115 

MARTHE 

Tu on as assez. 

MARGUERITE 

Non, ça me fait trop de peine. 

MARTHE 

Nounou, promenez-la un peu dans le 
parc. Faites bien attention de ne pas aller 
au soleil. 



LA NOURRICE 



Oui, Madame. 



Elle sort. 



MARGUERITE 

J'aurais tant désiré un pelil être comme 
ça... rien qu'un... Je ne suis pourtant pas 
exigeante. C'était mon seul rêve, je donne- 
rais je ne sais quoi; mais, maintenant, il 
n'y a plus d'espoir. 



lit; i.\ BASC1 LE 

wii.i.i'i. 

Pourquoi? 

IIARGUER] i !.. ' 

Oh ! au bout de quatre ans de mariag 

MARTHE 

Dans notre famille, pourtant, on ;i eu 

toujours beaucoup d'enfants... Regarde 

noire grand'mère, notre mère et moi- 
même. 

MARGUERITE 

C'est vrai. Comment faire ? 



AMEDÉE 



11 n'y a qu'une chose à faire. 

MARGUERITE, ingénument. 

Nous la faisons. 



LA BASCULE 



117 



MARTHE 

Il ne faut jamais désespérer. 

MARGUERITE 

Mais persévérer. 



MARTHE 

Nous connaissons une dame qui élail 
restée treize ans sans avoir d'enfants... Elle 
avait tout essayé, elle avait eu recours à 
la religion et à la science. Elle avait fait le 
pèlerinage de Roquamadour, elle élail 
même allée en Belgique pour mettre le pied 
dans l'empreinte du pied d'un saint, sainl 
je ne sais quoi, prés de Spa... enfin, c'esi 
très recommandé. Ensuite, elle avait con- 
sulté des médecins, elle avait bu toutes 
les eaux imaginables, toujours rien. Enfin, 

7. 



il- LA BASCl I l 

bu houille treize années, elle a eu trois en- 
fants, Bans ;i\ oir le temps de respirer. 

MARGl BRI ! i 

Avec son mari? 

mari m. 

Oh! certainement... avec son mari.. - 

lu v<>\ .lis la bonne femme. .. 

MARGl il; m: 

Raconte-moi encore des choses coi 

l an tes, 

A M Khi 

Il y a l'histoire de la fruitière de Lan- 

uion. 

MARGUERITE 

Racontez. 



LA BASCULÉ 119 

MARTHE 

Voyons, Amédée, vous n'allez pas racon- 
ter cotte histoire-là. 

AMÉDÉE 
Pourquoi ? 

MARTHE 

Ça n'est pas convenable. 

MARGUERITE 

Oh ! moi, ça ne me choque pas du tout; 
j'en ai entendu bien d'autres, dernièrement, 
pendant quej'étais à Luxeuil. Je vousassure 
que les femmes qui étaient là, dans le môme 
but que moi, ne se gênaient pas pour par- 
ler entre elles de ces affaires-là, et avec des 
détails! 



190 I. \ BAS( i LE 

M \l;l lll. 

< )n prétend qu< aux de Luxeuil sonl 

très efficaces, 

M \i;«,i BRI i l. 

On le prétend, nous allons bien voir... 
mon médecin me les a fortement conseille 

El puis, il -,\ son gendre qui esf médecin 
là-bas. Enfin, si ça ne fait pas de bien, 
ne peul pas faire de mal. 

\Mi'.hi.i: 
Vous avez compté là-dessus ! 

MARGUERITE 

Et j'ai bu de l'eau. J'ai suivi le traitement 
consciencieusement; j'ai pris des douches, 
des bains. Il faut du courage, ça n ? esi pas 
drôle de rester vingt-cinq jours )à-bas sans 
son mari. Ça ne m'amusait pas d'aban- 



LA BASCULE 121 

donner mon grand Hubert; c'était la pre- 
mière fois depuis que nous sommes mariés 
que nous nous séparions. 

MARTHE 

C'est vrai... c'était la première fois. 

AMÉDÉE 

C'est cette séparation précisément qui 
est excellente... a condition, toutefois, que 
le mari n'en profite pas pour se distraire. 

• 

MARGUERITE, sursautant. 

11 ne manquerait plus que ça ! (Songeuse. 
Amédée, vous venez de m'ouvrir des ho- 
rizons. 

AMÉDÉE 

Fermez-les. 

MARGUERITE 

Le fait est que ça n'est pas très prudent 



m LA HASCl II 

de laisser un homme tout seul à Paris, i 
posé à toutes les tentations. 

A \! \. Ml 

Taisez-vous donc] Vous étiez bien tran- 
quille... quand <»n a le bonheur d'avoir une 
femme comme vous, jolie, intelligente, 
aimante, dévouée... 

I1ARGUERI1 B 

( l'esl bien ce que jeme dis. 

MARTHE 

El modeste, avec ça '. 

MARGUERITE 

Et encore, ça n'es! pas une raison. Avec 
les hommes, on n'est jamais sûr... n'est-ce 
pas. chéri ? 

HUBERT 

Ouoi donc? 



LA BASCULE 123 

MARGUERITE 

Tu ne protestes pas. 

HUBERT 

Je n'ai pas entendu. 

MARGUERITE 

Décidément, aujourd'hui, tu es dans les 
nuages. Regardez-le installé dans son fau- 
teuil, il ne se doute pas que c'est de lui... 
de lui que je parle. Oh! gredin, va ! (Elle va 
remhrasser.) Voilà ce que j'aime. . . l'embrasser 
là, dans le cou... il le sait : quand je m'ap- 
proche, il baisse la tête. 

AMÉDÉE 

Résigné . 

MARGUERITE 

Oh! il n'est pas bien à plaindre. Enfin, 



1 2 i LA BASCULE 

n'est ce pas chéri, que tu n'aurais pas eu !<• 
triste courage détromper une pauvre petite 
femme qui était à trois cents lieues de toi, 
qui buvait de la vilaine eau, <jui parcours il 
\ aillammenl sou ail 

Quelle allée 

M kRGUERl l l. 

Il faul vous dire qu'il y a là-bas, en face 
de rétablissement, une grande allée de pla- 
tanes, et le docteur m'avait ordonné dé 

la parcourir douze lois chaque matin et 
chaque soir, après la douche. Alors, pen- 
dant que je me livrais à c<> footing soli- 
taire, quand je pense que lu aurais pu... < Hi ! 
non, c'est impossible, un homme qui serai! 
capable d'une telle trahison, ce serait 
affreux; car enfin, on est dans une situation 
d'infériorité... on ne peut pas se défendre... 



LA BASCULE 125 

Ce serait lâche, il n'y a pas d'autre mot, 
lâche, et il faudrait le tuer. 

MARTHE 

Oh! absolument... un homme qui vous 
trompe, quand il est certain qu'on ne peut 
pas le lui rendre, c'est monstrueux. Moi, je 
n'aurais pas la moindre pitié. 

AMÉDÉE 

Encore un crime passionnel ! Alors. 
Marguerite, vous tueriez ce pauvre Hubert ? 

MARGUERITE 

Oh ! je dis ça, mais je ne le ferais pas... 
je l'aime bien Irop... non, je préférerais le 

faire souffrir. 

AMÉDÉE 

A la bonne heure, vous voilà revenue à 
des sentiments plus humains. 



LA DASCUJ l. 

m \im.i BRU i: 

Ali ! par exemple, jf n'hésiterais pas... 
je me vengerais, je l<- tromperais ;i mon 
loin-... il ne l'aurai! pas volé. .!< !<• trompe- 
rais toul de suite, ;i\<-«- 1<- premier venu : au 
besoin, '\r ferais monter le concierg 

wn'.hi'.i: 

En âupposanl qu'il puisse quitter sa i 
il es! vrai qu'il n'aurai! «ju'nn écriteau à 
mettre : le concierge esl dans l<' septième 
ciel. 

IfARGl KRITE 

( )h ! je dis ça, el je ne le ferais pas non 
pins; pourquoi se venger? La vengeance 
suppose de la colère et je n'aurais que du 
dégoût... ou plutôt, un immense chagrin, el 
alors, si je souffrais trop, je me tuerais. 
c'est bien simple. Oui. e'est ça, je me tue- 



LÀ BASCULE 127 

rais... (A Hubert.; Tu serais bien plus puni 
parce que, lel que je le connais, tu serais 
accablé de remords; la vie serait empoi- 
sonnée, tu ^entends, empoisonnée... tra la 

la, tra la la, c'est bien fait. (Elle danse en battant 
(les mains comme une enfant et tout d'un coup s'arrête, 

srrieuse.) C/esl égal, je Qe danserais pas, ce 
jour-là ! Oh ! non, je ne danserais pas. 

Elle fond en larmes. 
M ARTHE 

Voyons, tu pleures à présent. 

HEBERT, venant auprùs d'elle. 

Ou'cst-ce que lu as ? 

MARGUERITE 

Mais non, je ne pleure pas, je ne pleure 
pas... tu es bien trop bon, d'abord, pour 
me l'aire jamais de la peine. 



L88 l.\ BASCI II. 

m 1 1 1 1 1 1 

Mais, l>i«'ii sûr, il n'est pas question <l«- 

M tRGI l.l:l I I. 

Je >;ii> bien... seulement, rien que l'idée, 
n'est-ce pas .' c'est stupide... .!<• >ien 

que cela n'arrivera jamais. 

m \nnii: 
Alors, c'esl inutile d'y penser pour -<■ 
mettre dans un étal pareil. 

AMKDKK 

C'est curieux, le besoin qu'on éprouve de 

se tourmenter, quand on est en plein bon- 
heur ! 

MARGUERITE à Amédùe. 

C'est votre faute, aussi, vous n'aviez pas 
besoin de parler de ça. 



LA BASCULE 129 

AMÉDÉE 

Allons, bon! voilà que c'est ma faute, à 
présent. 

MARTHE* à Araédée, pendant qu'Hubert console 
Marguerite. 

Mais certainement, mon ami, vous savez 
combien elle est susceptible pour ces 
cboses-là. 

AMÉDÉE 

Si j'avais su, je n'aurais rien dit. 

MARTHE 

Vous auriez aussi bien fait. 

MARGUERITE 

C'est fini, maintenant, c'esl lini... Je vous 
demande pardon... C'est ridicule, mais c'est 
plus fort que moi. 



I.\ BAS< i LE 

mai. un. 
Amédée. 

AMI.M.I. 

Mon ami< 

M \hï m. 

Nous devons faire aujourd'hui une visite 
aux Mériel...j , ai commandé 1 « » voiture pour 

trois heur< 

amkih'.i: 

Pourquoi aujourd'hui?... Il> son! bien 
ennuyeux. 

Marthe 

11 y a plus de quinze jours <|n<- nousde- 
vons leur faire cette visite. 

amki.i'i: 
Ces! quo je n'aime pas beaucoup Mériel : 



LA BASCULE 131 

il est devenu d'une nuance politique qui 
m'offusque. Quand je dis d'une nuance, il 
est plutôt d'une couleur criarde... Si vous 
y alliez sans moi... vous m'excuserez. 

MARTHE 

J'irai sans vous... j'emmènerai Margue- 
rite, ça la distraira, (a Marguerite.) Justement 
Madame Mériel est cette femme dont je te 
parlais tout à l'heure. 

MARGUERITE 

Oui a eu treize enfants au bout de trois 
ans de mariage? 

MARTHE 

Oh ! la pauvre... non, c'est le contraire... 
elle a eu trois enfants au bout de treize 
ans de mariage... Tu pourras lui demander 
des conseils. 



LA BÀS< i I I. 

M \l;«.l 1 .1:1 I B, * 'lu' 

Tu ne viens pas ai ©c nous, chéri .' 

Il) BER1 

Non, je ne connais pas du toul 
là. je vais rester avec Amédée... j'essaierai 
de faire un |><'ii <l<' peinture. 

M U'.TIIi: 

Eh bien, nous allons mettre nos cha- 
peaux... nous serons rentrées \ inq 
heures. 

Klles sortent. 

SCÈNE III 
HUBERT, AMÉDÉ1 

AJdÉDÉB 

C'est vrai... je me soucie fort peu d'aller 
voir ce Mériel... il s'est présenté au Gon- 



LA BASCULE 133 

seil général, aux dernières élections. Ces! 
lui qui avait écrit dans sa profession de 
foi cette phrase remarquable : « Ainsi que 
« je l'ai toujours fait du resle, je continuc- 
« rai à combattre pour la prospérité de 
« notre noble France; mais, avec l'autorité 
« et la force de vos suffrages, je travàille- 
« rai tout particulièrement à améliorer nos 
« moyens de communication. » 

HUBERT 

C'est effrayant, c'est effrayant ! 

AMÉDÉE 

Non, ce n'est pas effrayant, c'est seule- 
ment un peu ridicule. Inutile d'ajouter que 

c'était le candidat officiel et qu'il a été 

nommé... ça vous ('donne? 

HUBERT 

Non... De qui parlez-vous? 



i.ii i.\ BAfii i LE 

Wll'.hl' i. 

Ah ! Si vous oe m'écoutez pas. \ pus me 
paraissez distrait . préoccupé. 

m uni 

On le sérail à moins... Amédée, savez- 
\ ous pourquoi je n'ai pas accompag né i 
dames ? 

\Ml'.hl'.l 

Parce nue ça vous ennuyai! ? 

HUBERT 

Non... c'est pour attendre Chavresac... 
c'est pour... Enfin, mou cher ami, il 

pasM- à cet instant dans ma vi<- une chos< 
terrible. 

AMÉDÉE 

Vous m'effrayez. Voyons, voyons, <!<• 
quoi s'agit-il ? 



LA BASCULE 131 



IH'BERT 



Vous vous rappelez qu'hier soir, avant 
de dîner... nous étions seuls, tous les deux, 
heureusement!... vous vous rappelez que 
j'ai reeu une dépêche? 



AMÉDÉE 



Oui. 

HUBERT, lui tendant une dépùche. 

Tenez, lisez... Mais avant, il faut que 
vous me donniez votre parole d'honneur 
que vous ne parlerez à personne.. 



AMÉDÉE 



Voyons, eela va sans dire. 
HUBERT 

A personne... pas même à votre femme, à 

qui vous diles tout. 



I \ BAS! i LE 

\ m r i » 1 1 . 

I *as même à ma femme ;i qui («•- dis toul . 

1 1 1 I ; I . I ; I 

C'esl bien. Mon cher Amédée, vous 
croyez, sans doute, que je suis un brave 
homme, un loyal garçon. 

UtÉDÉB 

Je le crois... j'en suis même persuadé. . 
mais, où voulez-vous en venir? 

HUBERT 

Hé bien ! j'ai une maîtresse 



A.MKDEE 



Pas possible! 

HUBERT, Iroissé. 

Et pourquoi donc ? J'ai une maîtresse, 
c'est Rosine Bcrnier. 



LA BASCULE 137 

ÂMÉDÉE 

Ah ! c'est Rosine Bernier ! 

HUBERT 

Maintenant, vous pouvez lire. 

AMEDEE, lisant la dépèche. 

« Pointe du Décollé, Saint-Lunaire. Ai 
« absolument besoin de vous parler, affaire 
a urgente et grave, venez. Blancas. » 

HUBERT 

Qu'est-ce que vous en dites? 

AMEDEE 

Je ne comprends pas du tout. Qui <\st-ce 
d'abord, ce Blancas? 

HUBEBT 

Ah ! c'est vrai... j'ai oublié de vous dire... 
c'est son mari. 

8. 



I.\ BAS* i LE 
hMÈùt i. 

Elle esl donc marié 

miiKiii 

i )ui... elle a épousé un gentilhomme poi- 
levin, le comte de Blancas ; mais ilsvivenl 
chacun <!<• son côté. 

A Ml'. Ml 

Ils on! des enfant - 

HUBERT 

Non. 

AMKDI i: 

Alors, pourquoi n'ont-il> pas divorcé? 

HUBERT 

Parce que c'esl devenu trop bourgeois;.. 

vous comprenez, une artiste... ei puis 



LA BÀSCl LE ÎH'J 

c'était contre ses principes, à lui... vous 
comprenez, un comte. 



AMEDEE 



Oui... oui... Vous le connaissez, ce Blan- 
cas? 

HUBERT 

Pas du tout... Je sais seulement que c'est 
un très galant homme, c'est pourquoi je 
suis étonné d'avoir reçu cette dépêche : 
« Ai ahsolumcnl besoin de vous parler, af- 
« faire urgente et grave, venez. Blancas. » 
G'esi un ordre. 

AMÉDÉE 

Ça en a l'air. 

HUBERT 

Que peut-il avoir à me dire? Qu'en pen- 
sez-vous ? 



140 LA BASCI LE 

\ m r. i » 1 1 

I lame ! je De sais pas... el voué 

m BER1 

Moi, voilà ce < | u*- je sup] Rosin< 

en ce momenl ;*i Saint-Lunaire... elle a an 
chalel au bord <l«' la mer, 

wii'.m'.i; 
( )ui, oui, je *>;iis. 

HUBER1 

( lommenl savez-vous .' 

AMKI) 

J'ai vu la photographie «lu chalet dans 

le Thé à Ire. 

HUBERT 

C'esl juste..: Alors, son mari sera venu 

la rejoindre. 



LA BASCULE 141 

AMÉDÉE 

Ils se voient donc toujours? 

HUBERT 

Ils ne sont pas fâchés, ils sont restes en 
excellents termes... il y a une chambre 
d'amis pour lui dans le chalet ; mais il ne 
vient jamais que quand Rosine l'invite, et 
je sais pertinemment qu'il ne devait venir 
que dans un mois. Pour qu'il ait débarqué 
comme ça chez elle, à Timproviste, c'est 
qu'il aura connu mes relations avec sa 
femme, car c'est sa femme, après tout; 
alors, il est accouru, il lui a demandé des 
explications... il a peut-être ouvert une 
lettre.. 

AMÉDÉE 

Vous écrivez donc ? 

HUBERT 

Oui. 



Ml' l.\ l: w i II. 



\ M 1.1 XI. 



< est nu tort . Rappelez vous qu'en amour, 
neuf fois sur dix, le malheur arrive par les 
lettres, comme la fièvre typhoïde \ i « - n i par 
l'eau. 

HUBERT 

( )ni... alors, il m'a envoyé cette dépêche. 

AMl'.hl.i: 

Mais, puisque ce Bla a rendu sa 

liberté à Rosine Bernier, qu'est-ce que 

pont lui faire qu'elle soit votre mattr< ss 

HUBERT 

Ah! mou cher, le cœur humain!... c 
ehoses-là. c'est tellement mystérieux. H<>- 
sine vient d'avoir un grand succès, et Blan- 
cas est capable d'en être redevenu amou- 
reux: il n'y aurait rien d'impossible à cela. 



LA BASCULE 143 

Pour Tavoir épousée, ça doit être un de 
ces hommes... un peu naïfs sur lesquels les 
femmes de théâtre exercent un empire sin- 
gulier. Alors, vous comprenez dans quelles 
transes je vis depuis hier soir... Ce n'est pas 
pour moi, vous pensez bien, que j'ai peur. 



AMÉDÉE 



Évidemment .. c'est à cause de voire 
femme. 

HUBERT 

Mais oui... de ma femme, de ma pauvre 
petite femme. Parbleu! Si j'étais seul, 
j'irais trouver fe Blancas,je verrais bien ce 

qu'il a dans le ventre, s'il voulait se battre... 



ami';j)|'-:i«; 
Espérons qu'on n'en arrivera pas là. 



HUBERT 
Ce n'es! pas la perspective d'un duel qui 



lu LA BAS( i LE 

m'effraye; ce né serai! |>.i^ ma premi< 
affaire : mais c'esi l<- motif de ce duel «jui 
pourrâil arriver aux oreilles <l<- ma pauvre 
petite femme. Quand je pense que j'aui 
pu recevoir cette dépêche devanl <'ll<- '.... 

Wll.hl I. 

Vous auriez trouvé une explication. 

HUBER1 

Pas la moindre... Pour ers choses-là, je 
manque de présence d'espril ;i un point 

<jue vous no sauriez Imaginer*.. Ali '. c'esl 
épouvantable! BtChavresac qui ne revient 

pas. 



ami- ni' i; 



Chavresac? 

HUBERT 

Oui, je l'ai envoyée Saint-Lunaire, avec 



LA BASCULE 145 

la mission de voir à tout prix Rosine Ber- 
nier et de savoir ce qui se passe. 



AMÉDÉE 



Il la connaît donc? 

HUBERT 

Oui, il la connaît. 

AMÉDÉE 

Alors, vous l'avez mis au courant? 

HUBERT 

Forcément. 

AMÉDÉE 

G*esf que tout à l'heure vous m'avez dit 
que j'étais le seul à qui vous confiiez celle 
histoire. 

HUBERT, impatienté. 

Oh ! je vous en prie, mon cher ami, n'ayez 
pas de ces susceptibilités-là. 



146 LA UAb( I LE 



AMI. 1)1.1. 



( '.<■ que j <-ii (\\^. c'est pour vous : rapp< - 
lez-vous que, neuf fois sur dix, en pareille 
matière, 1<* malheur arrive par les confidents 
comme la fièvre typhdïdi 

HUBERT, "t. 

...vient |>;ir l'eau, vous avez mille fois rai- 
son... Mais il le fallait : Chavresac, avec son 
automobile, pouvait aller à Saint-Lunaire 
cl en revenir dans un bref délai. Ce matin, 
j'avais besoin d'un chauffeur rapide, j'.ii 
pris Chavresac; à présent, j'ai besoin d'un 
conseil éclairé, d'un dévouement intelligent, 
je m'adresse à vous. 

a mi': ni' i 
Attendons ( lhavresac. 

HUBERT, sas-seyant. 

Il n'y a que ça à faire... u»»a«oce.) Ali ! 



LA BASCULE M 

j'ai passé une nuil affreuse. Je me vois en- 
core accoudé à la fenêtre de notre chambre 
pendant cet orage... et les onze mots de 
cette dépêche me martelaient le crâne. Onze 
mots, il n'y en a pas plus, je les ai comp- 
tés... C/est effrayant, quand on pense que 
pour onze sous on peut boulêveréer un 
homme de cette façon!... Ah ! oui, je m'en 
souviendrai, de celte dépêche, envoyée de 
la pointe du Décollé... la pointe du Décollé ! 
tout y est. 

AMKDÉE 

Le fait est que c'est un nom sinistre. 

HUBERT 

Alors, ma pensée se reportait là-bas, cl je 
voyais une mer démontée, des vagues hon- 
dissant par-dessus le phare et, dans un cha- 
let, une chambre faiblement éclairée et, 
dans cette chambre, peut-être, une femme 



us LA BAS* i I i. 

échevelée <pi<' cette brute était en train 
de piétiner. 

AMI. h M. 

Oh : oh : oh ! 

HUBER1 

Ah ! ah ! ah ! Il if Y a pas de oh ! oh ! 

oh ! toul es! possible. 



\Mlhl' I 

Ce Blancas est donc un homme violent? 



HUBERT 

Tirs doux... très doux... du moins, \\ pa- 
rait, je ne le connais pas... mais justement, 
il y a tout à craindre des gens calmes quand 
ils se mettent en coière : ils ne connaissent 
plus rien. 

AMKDÉE. souriant. 

Vous avez trop d'imagination. 



LA BASCULE 149 

HUBERT 

Une imagination terrible. Combien de 
temps suis-je reste ainsi à cette fenêtre ? 
Deux heures, peut-être plus. . . je ne saurais 
le dire. La pluie me fouettait le visage, je 
ne m'en apercevais même pas ; les éclairs 
entrouvraient le ciel, le tonnerre grondait. 
Je m'enivrais d'horreur î... J'ai senti que je 
m'enrhumais; alors, je suis revenu me cou- 
cher auprès de ma femme, de ma pauvre 
petite femme. Elle dormait tranquillement, 
sa respiration était régulière comme celle 
d'un enfant; en la voyant si calme, j'ai eu 
envie de la réveiller. 

AMÉDÉE 

Pourquoi l'aire ? 

HUBERT 

Pour lui dire tout. 



160 l.\ l*AS( i I I 



wiî.ki'i. 



Vous <•!<•- fou ! 



IIUBER1 



M ; i i s non... J'ai pensé qu'un homme « j • i i 
s'accusera il loyalement, dans la nuit. qu'un 
mari coupable « 1 1 1 i «lirait la vérité, cela ne 
manquerait pas d'une certaine grandeur I 
laquelle une femme comme Marguerite ne 
j)ouv;iil pas être Insensible. 



smi'.dû: 



Ces! une chose qu'il ne faut faire qu'à la 
dernière extrémité. Vous avez bien fait «le 
ne pas la réveiller, d'autant plus que tout 
n'est pas perdu. Voyons, raisonnons un peu : 
en supposant que ce Blancas veuille vous 
demander une explication, il ne vous télé- 
graphierait pas de venir... dans ce cas, c'esl 
à lui à se déranger. 



LA BASCULE 151 

HUBERT 

Il me semble. 

AMÉDÉE 

Et puis, quelle explication peut-il vous 
demander? Vous ne le connaissez pas, vous 
n'êtes pas son ami», vous n'avez pas trahi sa 
confiance. 

HUBERT 

Certainement. 

AMÉDÉE 

D'un autre eôté, puisqu'il n'est pas le 
mari de sa femme el qu'ils sont séparés 
amiablement, vous ne lui causez aucun 
préjudice. 

HUBERT 

Aucun. 

AMÉDÉE 

Enfin, pardonnez-moi le mol. Madame 



161 LA BASCULE 

Bernier est rentrée dans la circulation., 
elle circule avec «roua, voilà loul . c'est 
que je dirai au mari, si vous me chargei de 
voa intérêts. 

1 1 1 1 1 1 . 1 ; I 

( '-«'la va -.m- dire... \<>n- el < lhavresa 
vous voyez que j'ai bien fail de le mettre 
au courant . 

UfÉDÉE 

N'allez pas si vite... j'espère que nous 
n'en arriverons pas là... Pour moi, cette dér 
pêche signifie tout autre chose... Quoi? je 
n'en sais rien... attendons Chavresac. 

HUBERT 

Ali! si jamais ma femme... ma pauvre 
petite femme !... 

AMÉDÉE 

Elle vous pardonnerait. 



LA BASCULE 



153 



HUBERT 

Non... vous l'avez entendue tout a l'heure; 
elle est pleine de confiance, elle est à cent 
lieues de se douter... et, quand elle saura 
que je l'ai trompée pendant qu'elle était à 
Luxeuil et qu'elle parcourait douze fois, 
matin et soir, son allée de platanes, elle 
se tuera comme elle l'a dit. 



AMEDEE 



Mais non. 

HUBERT 

Mais si. Ah ! vous ne la connaissez pas... 
elle se tuera. Alors, qu'est-ce que je devien- 
drai, moi? Je ne pourrai pas lui survivre ; 
je vous assure qu'il faut me plaindre. 



AMEDEE 

Oh ! je vous plains. Mais, enfin, expliquez- 
moi quelque chose que je ne comprends pas 

9. 



i.-.i I \ BASCl II. 

très bien : quand <»n a peur, poinl . <!«■ 

faire de la peine aux gens, c'esl qu'on les 
aime .. voua aimez votre femm< 

m 
Tendrement. 

AMl'.hl'l. 

Alors, pourquoi vous êtes-VDua embar- 
rassé de cette Rosine Bernie 

HUBERT 

Pourquoi... pourquoi? Estn e que je sais? 
J'avais connu Rosine autrefois, qqandj'étais 
garçon; je l'avais aimée même, à cette 
époque, on tout bien, tout honneur... je l'ai 
revue dans celle pièce où elle est admi- 
rable ! 

A M Khi' I 

Vraiment ? 



LA HASCl'Li: 156 



HUBERT 



Oh ! mon cher, vous ne pouvez pas vous 
en faire une idée, c'est une grande artiste. 
Elle a surtout un charme auquel il est im- 
possible de résister. Bref, je suis allé la voir, 
un soir, dans sa loge, nous avons soupe... 
voilà comment ça sVsl fait. J'avais aussi la 
griserie de Paris où nous venions de nous 
installer, après trois ans d'un clair lune de 
miel solitaire. 



AMÉDÉE 



Vous avez voulu y ajouter une étoile. 

HUBERT 

Je n'ai rien voulu du tout... Seulement 
ma femme est partie faire celle saison à 
Luxeuil et, alors, j'ai eu vingt-cinq jours 
de liberté... comprenez-vous, de liberté! J'ai 
pu oublier que j'étais marié et, pendant 



LA BASCI l l. 

vingt-cinq jours, j'ai connu la maîtresse fa 
plus exquise, la plus amoureuse, la plus 
passionnée. El puis, cette femme-là com 
pond tellement au besoin que j'ai d< 
<le roman... parce que, moi, n'est-ce ; 
suis un cérébral. 

Wll'.l.l'.l. 

Ali ! 

HUBERT 

Mais oui, mon cher, n'en doutez pas. 
Alors, Rosine Bernier, c'est la maîtresse 
idéale; elle a tout : l'esprit, l'élégance, la 
fantaisie... c'est la Fantaisie en personne. 
.le vous citerais d'elle mille traits charmants, 
cl elle l'ait penser à ces délicieuses créa- 
tures du xvm c qui nous apparaissent un 
peu comme ries déesses ! 

AMÉDÉE 

Dites-moi... depuis tout à l'heure, vous 
aimez toujours votre femme ? 



lASCULl 



157 



HUBERT, très sincère. 

Tendrement. Pourquoi ? 

AMEDEE 

Pour rien... pour savoir. 



HUBERT 

Mais ça n'a pas le moindre rapport. Dans 
la vie, il y a la sécurité, le foyer, le bonheur, 
c'est entendu, et puis il y a aussi la curio- 
sité, l'aventure, le plaisir; mais ma pauvre 
petite femme ne comprendra jamais ça, el 
pourtant, c'est ce que je me tue... à ne pas 
lui dire! 



AMEDKE 



Vous faites bien, parce que tout cela ne 
se concilie guère; la preuve, c'est que vous 
payez votre plaisir par trop de tourments. 



i.\ BASCULE 

III Bl RI 

Les tourmenta sonl peut-être m lires 
à certaines natui i 

A.Ml'.hl'.l. 

Le calme es! une chose inappréciable. 

HUBERT 

On dif un calme plat. 

AMl' hl'.l. 

Sans doute et, pourtant, il faut choisir. 
Voire femme vous aime, elle ne vil que par 
vous et pour vous... cela éclate flans tous 
ses gestes ei dans ses moindres paroles.. 

elle en est touchante... 

HUBERT 

Je sais bien. Ah î depuis hier soir, j'envie 
ceux qui sont aimés moins exclusivement... 



LA BASCULE 169 

ceux-là peuvent tromper Jour femme sans 
qu'elle en meure et même, si j'osais dire 
toute ma pensée... 

AMÉDÉE 

Dil es-la toujours. 

HUBERT, lui lïappaM sur l'épaule. 

Hé bien! croyez-moi, mon cher, il vaut 
cent fois mieux être cocu. 



AMÉDÉE 

Pourquoi me dites-vous ça, à moi? 



HUBERT 

Je vous dis ça, à vous, parce que vous 
eles là... c'est une idée générale que je for- 
mule. 



AMÉDÉE 



Ali ! bien... bien. 



L60 LA I. \m:i II. 

HUBER1 

El puis, vous, ce a'esl pas la même 
chose... vous dc serez jamais dan 
là, vous n'avez pas le besoin de L'aventui 
vous n'avez pas la moindre imagination, 

ami' ni i. 
I técidémentj vous me combl< 

HUBERT 

Mais vous possédez d'autres qualités pré- 
cieuses. Vous êtes un homme sérieux, pon- 
dère ; vous avez l'oc wpation la plus noble : 

vous cultivez la terre, cinq cents hectai 
«le vieille terre armoricaine auxquels vous 
appliquez les méthodes nouvelles. Tr— ému. 
Depuis que je suis arrivé ici. dans ce vieux 
château rempli de traditions el de souvenirs 
de famille, je me sens enveloppé d'une at- 
mosphère honnête... vous donnez l'impres- 



LA BASCULE 161 

siondu bonheur véritable. Croyez-moi, vous 
avez une vie exccllenle ! 

Il lui tend la main. 



AMÉDÉE 



Mou bon ami... 

HUBERT 

Et, quand je compare voire existence à 
la mienne, qui n'est que complications, 
mensonges et remords, je suis rempli de 
respect et d'émotion. 

11 se jette dans ses bras. 
AMÉDÉE 

Voyons, mon brave ami, mon brave ami . . . 
si mon exemple pouvait vous inspirer de 
sages résolutions, je serais tout à l'ail heu- 
reux. Je ne sais pas ce qui va sortir de tout 
ceci; mais, à votre place, quoi qu'il arrive, 



I6S l.\ UA8CI II. 

je renoncerais dores el déjà ;'• revoir cette 
femme. 

m BBRT , 

< )li ! pour ça, soyez tranquille, 
fini, c'esi bien fini... J'ai prié Chavresaede 
lui remettre une lettre dans laquelle je lui 
explique que ça n'est pas possible de conti- 
nuer dans ces conditions. Ali ! dame, je m- 
sais pas comment elle le prendra... <;;» n'ira 
pas toul seul «le ce cô té-là... parce qu'elle 
m'aime. 

AMl'.hÉi:. sondant 

Elle aussi ? 

HUBERT 

Ah ! mon cher, je n'en tire pas vanité ! n 
lui frappe sur l'épaule. ( iroyez-moi, il vaul cent 
fois mieux être... 



LA BASCULE *G3 



AMEDEE, le coupant. 

Oui.^. oui, vous me l'avez déjà dit. 

Dans le même moment, par une des portes-i'enùtres on 
voit entrer Chavresac. 11 est en tenue de chauffeur et 
couvert de boue. 



HUBERT 

Ali ! enfin ! voici Chavresac ! 

Il se précipite au-devant de lui. 



SCENE IV 
HUBERT, AMÉDÉE, CHAVRESAC. 

il un EUT 

Ah ! cher ami, je vous attendais avec une 
impatience... 

CHAVRESAC. 

Je pense bien... J'ai pris beaucoup plus 



164 LA BASCULE 

«le temps « | h** je ne ci .. il m'eal arrivé 

un tas d'avaros... 

BUBER1 

Mais, vous avez vu Rosine 

( HAVRES \< 

( >ui. je l'ai vue. 

HUBERT 

Vite, racontez-moi, 

r.UAYRESAC, montrant Amédte. 

Mais... 

IILBERT 

Vous pouvez parler devant mon beau- 
frère, il est au courant. 

GHAVRESAC 

Ah ! très bien. 



LA BASCULE 105 

HUBERT 

Vous avez pu rester seul avec elle ? 

CHAVRESAC 

Tant que j'ai voulu. 

HUBERT 

Et le mari ? 

CHAVRESAC 

Il n'était pas là; il est chez lui, dans le 
Poilou. 

HUBERT 

Dans le Poitou... comment dans le Poi- 
tou ? Alors, cette dépêche? 

CHAVRESAC 

C'est Rosine Bernier qui vous l'a en» 
Voyée. 



LM l.\ BAS< l il. 

lll r.l.M 

Si c'est niic plaisanterie qu'elle a voulu 
me faire, je la trouve d'un goût déplorable. 

CHAVREfl \« 

I*;i> du tout, vous n \ êtes p 
tout siinplemenl un*' femme <jui vous aime; 
elle avait envie de vous voir... vous savez 
comment elle est... c'esl une fantaisiste, et, 
quand elle a envie <l< i quelque chose, rien 
ne l'arrête. Bref, vous sachant ici, • •11<- n'a 
trouvé rien de mieux que de vous envoyer 
celte dépêche. 

HUBERT 

C'est insensé! Comment n'a-t-elle p;is 
réfléchi ? Voyons, elle sait bien quejesuis 
marié... cette dépêche pouvait tomber entre 

les mains d(» ma femme. 



LA BASCULE 107 

CIIAVRESAC 

Aussi, elle a signé du nom de son mari. 

HUBERT 

En quoi ça arrangeait-il 1rs choses? 

CIIAVRESAC 

Mais si. . . elle pensait que vous compren- 
driez et qu'en signanl Blaneas pour les 
autres, cela signifiait Bernier pour vous. 

HUBERT 

Et alors? 

CIIAVRESAC 

Alors, elle espérait que vous viendriez la 
rejoindre et que celle dépêche, dont vous 
donneriez une explication suffisante à votre 
femme, serait précisément le prétexte. 



LA BASCl I l. 
m B1 M 

Quelle explication pouvais-je donj 
Elle esi rolle! 

< HAVRES M 

Dans son esprit, cane Bouffrail aucune 
difficulté: vous auriez dil ;'• votre femme < j u<* 
Blancas était un de vos amis que vous ai 
perdu de vue el que, s'il vous envoyai! une 
dépêche en des termes aussi nets i qu'il 

avail un service à vous demander H que 
vous no pouviez pas vous dérober..., ou 
autre chose dans ce goût-là... elle avait 
compté sur votre présence d'esprit. 

\MÉDÎ:E, » Hubert. 

Elle a eu le plus grand tort... elle ne 
vous connaît pas encore à fond... Je pensais 
bien que cette dépêche avait une tout autre 
signification que celle que vous lui altri- 



LA BASCULE 1GU 

huiez. C'est moi qui avais raison, cl il n'y 
avait pas lieu de vous affoler. 

HUBERT 

Oh! affolé... je n'étais pas affolé. Evi- 
demment j'étais très ennuyé. Gomment 
n'ai-je pas deviné que la dépêche était 
d'elle... ça lui ressemble 1 tellement ! Je nous 
l'ai dit : c'est une fantaisiste. J'avoue que 
j'étais parti dans une direction tout op- 
posée. 



AMEDEE 



El bien parti. 

HUBERT 

Ainsi ce n'était que çaî Mais alors, dites- 
moi, elle a dû être très (donnée de vous 
voir? 

CHAVRESAC 

Très étonnée... et, quand elle a su dans 

10 



I7u l.\ i; \.-u LE 

quel étal sa dépêche voua avail mis, < h 
ri <lr bon cœur. 

< '. '< -si très drôle, en effet... maintenant 
parbleu! je trouve «.; ;| 1res drôle. El voua, 
Amédé< 

amkih'.i;. t • .- froid 

Moi, j< i trouve ga tordant. 

lit lu.iii 

Ah !... alors, elle a ri ? 

CHAVRBi \< 

Oui, mais pas longtemps... et, quand je 
lui ai remis votre lettre... 

HUBERT, avec explosion. 

Vous lui avez remis ma lettre? 



LA BASCULE 



171 



CHAVRESAC 
Mais oui, puisque vous m'aviez chargé... 

HUBERT 

Mais c'est idiot, mon cher, il ne fallait 
pas. 

CHAVRESAC 

Pourquoi idiot? Vous m'aviez dit de lui 
remettre cette lettre à tout prix. 



HUBERT 

Sans doute; mais, du moment qu'il n'y 
avait rien, que le mari n'était pas là ei que 
c'est elle qui avait envoyé la dépêche, il ne 
fallait pas remettre la tel Ire, ça tombe sous 
le sens... c'est vrai, un enfant de trois ans 
aurait compris ça... c'était une lettre de 
rupture !... 



179 LA BASCULE 

< Il \ VRE8 \< 

Est-ce que je savais, mo 

HUBER1 . mi-voix. 

Est-ce que je savais .' Quelle bruù 

CHAVRES iC 

Vous dit 

AMl'.l»' 

Voyons... voyons. 

CHAVRES \< 

l "no autre fois, vous ferez vos commis- 
sions vous-même, d'autanJ plus que 
n'es! pas agréable de porter vos mess 
Dan^ ces cas-là, c'est toujours lr 1 1 a « * — — - « — 
qui reçoit le premier choc... ça n'a pas 
manqué: j'ai essuyé la mauvaise humeur de 
Madame Dernier; j'arrive ici. jVs^ui*' la 



LA BASCULE 173 

vôtre. Et encore, pour arriver plus vite, je 
dévore les kilomètres... 

IITRERT, avec aigreur. 

Vous y avez mis le temps, cependant, 
mon cher. 

CHAVRESAC 

Parce que, en traversant un village, j'ai 
manqué d'écraser une vieille femme, mon 
cher. 



AMÉDÉE 



Vraiment ? 

CHAVRESAC, à Amédée. 

Oui, une vieille femme qui s'est littéra- 
lement jetée sous mes roues, une malheu- 
reuse mère de famille qui voulait se sui- 
cider en assurant l'avenir de ses enfants, 
elle comptai! sur une indemnité; heureu- 
semenl, j'ai déjoué ses projets, je ne l'ai 

10. 



171 I \ BASl i LE 

pas écrasée : mais" il ;> fallu <\\\<' je m'ar- 
rête... les villageois * oulaienl me Ij ncl 
on ;> dressé des procès-verbaux A n'en 
plus finir... I î'esl toul ça <pii m'a mis en 
retard. 

m i-.i.i'.i 

Enfin, ce qui esl fail esl fait; qu'est-ce 
qu'elle a <lil ? 

GH WRBSAC 

La vieille femme .' 

HUBERT 

Hé non, Rosine I 

( II a\ RESAC 

G'esl vrai... ce que je raconte là ne vous 
intéresse pas... Quant à Rosine Bernier, 
ell<> m'a chargé de vous remettre ceci, (il lui 
remet une lettre. Maintenant., vous permettez 






LA BASCULE I7fi 

que j'aille changer de vêtements.». A tout 
à l'heure... Au revoir et merci. 

HUBERT 

Mais c'est moi qui vous remercie. 

CHAVRESAC 

C'est bien ce que je voulais dire ! 

Il sort. 



SCENE V 
AMÉDÉE, HUBERT. 

AMÉDÉE 

Vous avez froissé Chavresac? 

HUBERT 

Aussi, on n'est pas chauffeur à ce point- 
là. (Il lit la lettre de Rosine.) Parbleu ! c'est U11C 

femme outragée; olle m'écrit que c'est fini. 



I7fl LA BASCl LE 

Wll'hl' I 

Toui es( pour 1<- mieux. . . vous <!< 
être contenl ? 

III l'.l .1: 1 

I Ionien I ? 

Wll'.hl' l. 

Sans doute... D'est-ce |»;i^ ce que vous 

vouliez? 

HUBERT 

I ) ;is du tout. 

AMKhl'l 

Comment ? Vous ne m'avez pas «lit toul 
à l'heure ?... 

HUBERT 

Oui, oui, tout à l'heure, mais mainte- 
nant... 

AMÉDÉE 

Regret teriez-vous vos sages résolutions ? 



LA BASCULE 177 

HUBERT 

Non," non, mais enfin, il n'en est pas 
inoins vrai que cette femme a raison... ma 
conduite envers elle es! inqualifiable. J'ai 
agi, disons le mol, comme un eall'al ; je 
n'ai rien à lui reprocher... car enfin, celle 
dépêche... c'est 1res gentil ce qu'elle a l'ail 
là, c'est tout à fait délicat... c'esl (Tune 
amoureuse, il n'y a pas à dire... cl c'est au 
moment où elle me donne cette preuve 
d'amour (pie, moi, je lui écris cette lettre 
brutale... Gomment doit-elle méjuger? 

amedée 

Il vaut mieux quelle vous juge mal, 
puisque vous voulez rompre, elle vous re- 
grettera moins. 

HUBERT 

C'est égal, on peut rompre avec délica- 



178 LA BASCULI 

lesse, loul au moins avec courtoisie. I 
sjne n'es! pas une Femme qu'on lâche 

connu. . Un Bilrae VoUS tl< /. pas 

ce que i 'ai <-ii\ ie de faire 

\ m i h l' i : 

Non, <•! pourtanl je suis rempli de crainte. 

EttJBBftT 

J'ai envie d'aller là-bas. 

1MÉDÉE 

Oh ! mais, vous ne pouvez pas Paire 
Quel prétexte d'abord, pour vou^ absenter, 

donnerez-vous à voire femme? 

IIIBERT 

La dépêche... je lui montrerai la dé- 
pêche... je dirai que je viens de larecevoir, 

queBlaneas es! un vieil ami que j'ai perdu 
de vue et que, s'il me demande de venir 



LA BASCULE *78 

le trouver en des termes aussi pressants, 
c'est qu'il s'agit de quelque service à lui 
rendre et que je ne peux pas me dérober. 



AMÉDÉE 



Et vous me dites ça, victorieusement.., 

comme si vous veniez de l'inventer vous- 
même. 

HUBERT 

Où donc est-elle, cette dépêche? Vous ne 
l'avez pas? • 

A.MÉnÉi; 
Non ! Je vous I ; i î rendue. 

HUBERT 

Non... vous ne me l'avez pas rendue. 



AMÉDÉE 



•Je suis eerlain, pourlanl ... 



180 LA BAS* i LE 

ll( Bl Kl 

Cherchez bien dans toutes \<>- poches. 

A.Ml'.hl' I. 

.le ne 1 ai |»;i^ , 

HUBER1 

( >ù peut-elle être... c'esl qu'il ne faudrail 
pas laisser traîner ça... Ah ! la voilà 
Elle étail sur la table... sur la tabl< 
Quelle imprudence!... •!<' vais la montrer 
à ma femme. 

WIKDÉE 

Écoutez, Hubert, vous niiez déchirer 
celle dépêche. Donnez-la-moi d'ailleurs. 
ru u déchire.) Je vous avertis que, si vous re- 
voyez jamais Rosine Bernierel qu'il vous 
eu arrive des ennuis, comme c'esl in<*\ i- 
table, il est inutile <le venir nie trouver 
pour vous tirer d'embarras*.. Vous me faites 



LA BASCULE 181 

l'effet du joueur qui court après sou ar- 
gent. .. vous courez après votre émotion. 



HUBERT 

D'abord, vous vous méprenez... il n'est 
pas question de recommencer avec Rosine; 
seulement je considère que je lui dois des 
excuses, des explications. 



AMEDÉE 



II n'est pas nécessaire de la voir pour 

ça- 

HUBERT 

Vous avez raison... je lui écrirai... oui... 
je sais ce que je lui écrirai. Pourquoi sou- 
riez-vous ? 

AM É I > i I 

Connaissez-vous ce jeu d'enfants qui con- 
siste à placer une planche en équilibre sur 

un tronc d'arbre ou une grosse pierre? 

11 



l.\ BAS< i II. 

Deux galopins cnfourchenl la planche, un 
à chaque bout et, quand I un esl en haut, 
l'autre es! en bas. 

ll( hl.i:i 

Oui j'appelle une bascule... Il 
une très jolie gravure du xvin ... j<- l'ai à 
Paris dans mon cabinet. 

Wll'.hl.l. 

Vous me paraissez être la planche H la 
grosse pierre d'une bascule sentimentale 
où il y aurait, une à chaque bout, votre 
femme et Rosine Bernier. Où es! votre 
femme en ce moment? Kn haul ou en 
bas ' 

HUBERT 

En haut ! en haut ! 



AB1ÉDEE. se retournant et apercevant Marthe et àfargfl 
qui reviennent. 

Évidemment, puisque la voilà 



LA BASCULE 188 

SCÈNE VI 
HUBERT, ÀMÉDÉE, MARTHE, MARGUERITE. 

MARGUERITE 

Bonjour, chéri. 

Elle embrasse son mari. 

HUBERT 

Bonjour, nia petite Marguerite, bonjour, 
ma chère petite femme. 

MARGUERITE 

Oh ! mais quelle tendresse ! 

HUBERT 

Je suis coulent de te revoir. 

AMÉUÉK 

Eh bien ! vous avez vu les Mériel? 



i-i LA BAS( i LE 

M W.MII. 

Oui... et vous, qu'avez-vous f;iii .' 

Wll.hl' l. 

Nou^ avons causé avec Hubert. 

MARI m. 

El Ghavresac? 

a m i: 1 » É i . 
Il est revenu. 

MARTHE 

Que lui était-il donc arrivé 

AMÉDÉE 

Rien... il a manqué d'écraser une vieille 
femme. 

MARGUERITE 

Ah ! mon chéri, Madame Mériel m'a 
pliqué comment elle avait eu ses enfants au 






LA BASCULE 



in; 



bout de treize ans de mariage... c'est très 
simple... c'est étonnant que nous n'y ayons 
pas pensé... Je te raconterai ça ce soir. 

HUBEBT 

Oui, ma chère petite femme, tu me ra- 
conteras ça. 

MARGUERITE 

Tu l'aimes donc, ta chérie ? 

IIURERT 

Oh ! oui, je l'aime. 



MARGUERITE 



C'est vrai? 



IIURERT 

Sois tranquille... tu es en haut 



I-', 



l.\ bASCl II 



M kRGUBRI i i 

En baul . de - « 1 1 j * • 

HUBERT 

En haut, en haut.., loui en haut 



m in: u 



ACTE TROISIEME 

l'n atelier de stijle Renaissance dans V hôtel «pie Ho 
sine Bemier habile à Passg,surle Ranelagh.Aux 
murs des tapisseries, des instruments de musique, 
les portraits de Vartiste dans ses différents rôles. 
Comme meubles, piano à queue recouvert d'une 
vieille étoffe, grande table à pieds lors, bibliothèque 
et un large divan sous une loggia avec rampe en 
bois à laquelle on accède par un escalier extérieur 
à i atelier. Par une large baie vitrée on aperçoit 
les arbres du jardin : on es/ au mois d\>clobre, il 
est cinq heures du soir, la nuit tombe, le thé est 
servi sur une petite laide. 

SCÈNE PREMIÈRE 
ROSINE, LORSAY. 

Au lever du rideau, Lorsay est seul dans l'atelier. Rosine. 
entre quelques secondes après. KUe est dans un déshabillé 
très élégant. 

ROSINE 

Je ne vous ai j>ns l'ail Irop attendre. 



l.\ BAS< i I I. 
LORSAt 

J'aime beaucoup votre ;ii<"li<-r. 

ROSINE 

Moi aussi... croyez bien que je n'} reçois 
pas t <>u I le monde... je n'y admets <jh«' n 
amis. 

LORS AI 

Je suis sensible à l'honneur <|n<- vous me 

faites.. . ( l'es! arra ivec beaucoup de 

goût, avec voti I . c'esl toul «lire. . . 

-I joli, cette loggia... ça l'ail très bien... 

mais comment monte-t-on là-haut? 

ROSINE 

Vous n'avez pas vu. en entrant, un petil 
escalier, près de la porb 

LORSAY 

Ah! oui... c'est san< doute là que vous 



I 



LA BASCULE 



181) 



mettez les musiciens quand vous donnez 
des fêtes? 

ROSINE 

Je n'ai jamais donné des fêtes, mais j'y 
ai mis des musiciens en effet. Il y a deux 
ans, à pareille époque, je m'ennuyais beau- 
coup, j'étais Irisle. Alors, tous les soirs, 
vers ces heures-ci, je montais à l'atelier, 
je m'étendais sur ce divan et je révais, pen- 
dant qu'on me faisait de la musique. 



LORSAY 



Seule? 



ROSINE 

Oui, toute seule. 

LORSAY 

Et quels musiciens aviez- vous ? Des tzi- 
ganes ? 

ROSINE 

Oh ! non, quelle horreur I C'était un vieux 

11. 



I.\ BA8C1 LE 

professeur de violoncelle el -.1 fille qui 
jouait du violon. IU n'étaienl |>;i^ * - # '- J * - 1 » f 
mais ils joua ienl trime façon poignante et, 
dans !<• crépuscule d'abord, jnii> dans la 
nuit, c 'était une sensation délicieus< 
mais buvez donc votre Un'-, il va être froid. 

LORSAY 

Je regarde le ciel, il y ;• en ce momenl 

des Ions d'une variété el d'une délicatesse 
infinies ; le soleil a Pair i :ouch erdans 

un ciel de cravates, 

ROSINE, regardant aussi. 

Ces! très juste, in silence.) A quoi pen- 
scz-vous, mon cher auteur? 

LORSAY 

Oh ! près de vous, je ne sui> j>a> un au- 
teur, je suis un homme... je pense ;'• l<»i 

sortes de choses. 



LA BASCULE 



1'.» l 



Rosixrc 



Mais encore? 



LORSAY 



Je pense à la jolie promenade que nous 
avons faite lantôt dans ce merveilleux parc 
de Versailles, à la joie qui était dans mon 
cœur, a la mélancolie de l'automne qui 
descendait sur l'étang où de grosses carpes 
brunes, avec des bruits de baisers gloutons, 
venaient manger le pain que leur jetaient 
vos petites mains blanches. J'entends encore 
le bruit de soie froissée que Faisaient vos 
petits pieds en marchant dans les feuilles 
mortes... et, ce soir, quand je serai seul, chez 
moi, je me rappellerai toutes vos paroles 
et tous vos gestes et tous les moindres fails 
de cette après-midi inoubliable... et vous 
n'avez pas le droit de m'en empêcher. 



199 l\ BASCl LE 

RO 

J'en aurais le droit que je n'en userais 
pas, \ ous me dites de Irop jolies chos< 

LORSAY 

Vous vous souvenez, il y ;i Imi^ mois, 
lorsque je surs venu vous dire adieu, un 
soir, «huis votre log 

ROSINE 

Vous étiez encore très timide. Limitant.) 
Vous me disiez : m Madame, je vais partir 
à la campagne, parce qu'il n'yaque la nature 

qui vous donne des leçons d'indifférence 

supérieure ! » 

LORSAY 

J'ai dû vous paraître stupide? 

ROSINE 

Mais non. 






LA BASCULE 



1 ( J3 



LORSAY 

Ah! si, siupide... j'étais furieux après 
moi, je croyais bien que tout était perdu; 
et puis, il y a quelques jours, quand je suis 
revenu, j'avais tellement pensé à vous pen- 
dant ces trois mois que, dès que je vous ai 
revue, je vous ai dit que je vous aimais et 
ça m'a semblé très facile. 



ROSINE 



De m'aime r? 



LORSAY 

Non, de vous le dire. 



ROSINE 

Ce que l'on conçoit bien s'exprime clai- 
rement. 

LORSAY 

Et, depuis huit jours, je passe toutes mes 



m l.\ BASCI LE 

soirées dans votre loge noua doua prome- 
nons l'après-midi dans les parcs mélan< 
li<jurs... Aujourd'hui, pour la première fois, 
vous m'admettez dans votre atelier, dans 
l'atelier! H je vous vois, je vous entends, 
je vous respire, je suis très heureux pour 
\r moment. 

ROSINE 

Pour le moment? 

LORSAY 

Oui, enfin, espérons que vous ne me 
ferez pas souffrir et que vous n'êtes | 
une femme à vous amuser «l'un sentimenl 
très sincère et très profond je vous assure... 
Non, vous ne'pouvez p.Ms être cette femme- 
là. 

ROSINE 

Vous n'en savez rien. 



LA BASCULE 196 



LORSAY 



Laissez-moi avoir une bonne opinion de 
vous, qu'est-ce que ça peut vous faire ? 



ROSINE 



Mais, comment pourrais-je vous faire 
souffrir? 



LORSAY 

Vous le savez bien... pour le moment, il 
est certain que je marche vivant dans un 
rêve étoile; mais ce n'es! pas impunément 
([Lie l'on reste auprès de vous, dans voire 
atmosphère, et je désirerais bientôt autre 
chose qu'un flirt, même passionné. 

ROSINE 

Vous demandez déjà. 



196 l.\ BAS( i I I. 

LORSAY 
Je lie demande p;i^. JC |>l<'\ 018 <|U<- je 

désirerai... 

ROSINE 

Croyez-moi, vous en êtes à la période la 
plus charmante... ne craignez pas de la faire 
durer. En amour, voyez-vous et, pour les 
hommes surtout, il n'y a d'intéressant que 
la conquête el la rupture; le reste esl du 
remplissage. 

L0R8AT 

(Test vous qui le dites et, si charmante 
que soit la période où nous en sommes, il 
faut toujours arriver à un bonheur plus 
complet, plus parfait. 

ROSINE 

Oui, il faut arriver à ce bonheur-là : c'esl 
désolant ! 



LA BASCULE 



197 



LORSAY, se rapprochant de Rosine. 

Mais non, ça n'est pas désolant. J'aime 
beaucoup rire bien près de vous, comme 
ça. . . je m'imprègne de voire odeur et je l'em- 
porterai avec moi... vous sentez l'œillel. 

ROSINE 

Vous connaissez la fable ? 

La renoncule un jour avec l'œillet 

LORSAY 
Dans un bouquet se trouva réunie. 

ROSINE 
Elle prit sur le champ le parfum de l'œillet. 



LORSAY 

On ne peut que gagner en bonne compagnie. 

(La prenant dans ses bras). Ail ! laissCZ-llloi ga- 



gne! 



. ' 



iftj LA BASCULE 

I'.osim-:. 

Parbleu, voua n'avei rien à perdi 
vez-vous que vous devenez très hardi I 

L0RSA1 

Je peste dans la moralité de cette petite 
fable. 

ROSINE 

Je ne vous reconnais plus. 

lorsay 

Je ne me reconnais plus moi-même. 
Quand il ne faii pas très clair, \<- n'ai peur 
de rien. Kl puis, la vérité, c'est qu'il faul 
avoir le courage <lr son amour; je vous 
aime, je ne pense plus <pi à vous, je vous 
désire ardemment. (Entre Adrien, vieux domestique, 

cheveux blancs et longs). OlK'l lluilllllii . i allai! 

si bien ! 






LA BASCULE 



199 



SCÈNE II 
Les mômes, ADRIEN. 

ROSINE 

Qu'y a-t-il, Adrien? 

ADRIEN 

Mademoiselle Guerny est en bas el 
demande à parler à Madame. 



ROSINE 



Où est-elle? 



ADRIEN 

Je l'ai l'ait entrer dans le petit salon 



ROSINE 

Dites-lui d<* monter. Tenez, allumez 



200 l.\ BASCl II. 

donc pendant que vous êtes là, voulez 



YMIS 



i ' 



Adrien tourn*- Ida boutons d'«'*l< 



LORSAY 

Rien de ce qui vous entoure n'es! banal. 

ROSINE 

A quel propos dites-ï ous • 

LORSAY 

Votre vieux domestique esl très I»i«'n; il 
a une tcte de savant... on a **n\ i*- de l'in- 
terviewer, de lui demander ce < j n i 1 pense 
du régime actuel, du péril jaune, du sio- 
nisme et de l'existence de Dieu. 

RO SINE 

11 ne vous répondrait pas de bêtises; ce 

n'est pas un savant, mais c'est un brave 



LA BASCULi: 201 

homme plein de bon sens et qui m'es! sur- 
tout très dévoué. 

LORSAY 

C'est l'essentiel. Voilà une chose que Ton 
ne voit pas dans la plupart des familles 
bourgeoises où les domestiques, mainte- 
nant, ne font que passer; il faut venir chez 
vous, chez une aclrice, chez Rosine Ber- 
nier, pour rencontrer cette chose rare, un 
vieux serviteur... Il y a longtemps que 
vous l'ave/. ? 

ROSINE 

Très longtemps, c'était le mari de ma 
nourrice. 

LORSAY 

C'est admirable ! 

Sur ces derniers mots, Adrien a introduit Louise Guorny. 



I.\ IJASCI I.L 



S( ËNE III 
ROSINE BERNIER, LORSA1 . LOI [SE Gl ERN1 . 

LOUISE 

Bonjour, nia chérie. 

ROSINE 

Bonjour, Louisetl 

Kllcs s'embraient. 



LOI [SE, I I on 

Bonjour. Monsieur. 

LORSAV 

Bonjour, Mademoiselle. 

Poignées d«* ma 

ROHM. 

El qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta 
visite? 









LA BASCULE 



203 



LOUISE 



J'ai à te parler. 



LORSAV 



Alors, Madame, je vais vous laisser cau- 
ser avec voire amie. 



LOUISE 



Ce u'èsi pas moi, Monsieur Lorsay, qui 
vous fais partir. 



ROSINE 



Tu annonces que tu as à me parler; il 
sait ce que « à me parler ■ veul dire. 



loi; 1 si; 



Au contraire, vous pouvez rester... il faut 
même que vous restiez... j'aurai peut-être 
besoin de vous. 



204 l.\ BAS( I II. 

LORBA1 

l)r II KM .' 

ROSINE 

\ <»\ ons, que se passe-t-il î 

LOUISE 

Ma chère, il faut que lu me rendes nu 

vice. 

ROSIN1 

,1e suis toujours ;'i ta disposition, 

LOUI>l 

Oh! je sais bien, lu es très gentille 
c'est pourra que j<- viens toujours te trou- 
ver; tu os ma seule amie, j«' n'ai (!<■ con- 
fiance qu'eu toi. Eh bien, Bgure-toi que 
tout à l'heure j'étais eu voiture avec Alt're«l. 
et voilà que Jean nous a vus. ma chère) 



LA RASCULE 



205 



ROSINE 

Tu veux dire que lu étais ou voiture avec 
Jean et qu'Alfred vous a vus. 

LOUISE 

Non, non, je dis bien. 

ROSINE 

Voyons, c'est pourtant bien Alfred que tu 
trompes avec Jean. 

LOUISE 

Ma chère, je ne sais plus., il es! évident 
que je connaissais Alfred avant de con- 
naître Jean. 

ROSINE 

Alors, il n'y a pas de doute. 

LOUISE 

Oui, mais Jean es! f<ml de même très ja- 
loux d'Alfred. 

12 



I.A B KSi ' LE 
ROSINE 

Il n'es! pas raisonnable. 

LOI [SE 

Non... car enfin il sail bien que c'esl lui 
< 1 1 M' j'aime. J<- ne cesse de !<• lui dire. 

LORSAY 

Mais vous dites la même chose à Alfred. 

LOUISE 

Il le faut bien. 

LORSAY 

( l'es! bien difficile, toul ça. 

LOUISE 

.Mais non. c'esl très ^i 11 tpl**. Je les aime 
différemment, voilà tout : j'aime Alfred ten- 
drement, ri .lean. c r es( la fantaisie, c'esl le 
caprice... Enfin, Jean devrait bien se rendre 






l.A BASCULE 



207 



compte de la situation, il devrai! com- 
prendre qu'Alfred a aussi dos droits, que 
je dois avoir pour Alfred certains égards; 
au contraire, il devient d'une exigence folle; 
c'est au point que, maintenant, lorsque je 
dois dîner ou déjeuner avec Alfred, je suis 
obligée de donner des prétextes à Jean... lu 
m'avoueras que c'est violent ! Enfin, au- 
jourd'hui, comme je déjeunais précisémehl 
avec Alfred, j'ai dit a Jean que je déjeu- 
nais chez toi. Seulement, puisque Jean m'a 
rencontrée en voiture avec Alfred, je lui 
dirai qu'après le déjeuner nous sommes 
sorties toutes les deux, que nous sommes 
tombées sur Alfred qui a voulu ni'eniine- 
ner el que je n'ai pas pu m'en débarrasser. 



ROSINE 



( Test entendu 



LOUISE 

Alors, je suis venue le prévenir tout de 



LA B AS C I I l . 

suite, car ce soir, au i héâtre, Jean aurail 
pu t'en parler .'i\ anl <jih- moi, j ;o<- pu te 
voir, et c'esl pourquoi il était bon aussi que 
Lorsay fûl averti ai, des fois, oo avait parlé 
de ion! ça devant ini. 

I ORS \ï 

El nous aviez peur que je rectifie. Oh! 
Mademoiselle, soyez sans crainte, je n'au- 
rais pas pris pari à la conversation, el 
même je me serais retiré discrètement. Au 
revoir" Madame. 

Il baise la main de Rosine. 
ROSINE 

On vous verra ce soir? 

LORSAY 
Si vous le désire/. 

ROHM 

Je l'exige. J'aurai dos choses impor- 



LA BASCULE 209 

tantes à vous dire. Venez après le deux... 
nous aurons le temps de bavarder. 

LORSAY, à Louise. 

Au revoir, Mademoiselle. 

Poignées de mains. 
Il s'en va, Rosine l'accompagne jusqu'à la porte de l'ate- 
lier. On entend, dans l'escalier, le bruit de quelqu'un 
qui tombe. 

ROSINE, dehors. 

Ah ! mon Dieu ! vous êtes tombé ! Vous 
ne vous êtes pas ' fait mal ? 

L ORSAY, dans l'escalier. 

Non, non, ça n'est rien, ne vous occupez 
pas de moi. 

Rosine rentre. 



SCENE IV 

ROSINE, LOUISE. 
LOUISE 

11 est toujours amoureux de toi. Lorsay? 

12. 



!.\ BASCl II. 
ROSINE 

Tu l«- \ ois. 

LOUISE 

Mais s'est-il décidé enfin ;• te le din 

ROSINE 

Oui; 

LOI [SB 

El ça t'a faii plaisir ? 

ROSINE 

< )ui... je le trouve très gentil. .!«' ne m'en- 
nuie |>;is quand il < i >t auprès de moi... j'é- 
prouve une grande joie à causer avec lui. 

LOUISE 

El de lui. 

ROSINE 

Oui... il mo dit dos choses très douces. 



LA BASCULE 211 

les choses que j'ai besoin d'entendre en ce 
moment. 

LOUISE 

Comme ça se trouve ! Alors, tu n'as plus 
besoin d'être brusquée? 

ROSINE 

Non, j'ai besoin d'être bercée au con- 
traire et, lui, me berce. 

LOUISE 

Sans t'endormir, c'est le rêve. 

ROSINE 

Il est jeune, il est sentimental, il n'a 
pas encore roulé... et puis, et puis surtout, 
il n'est pas marié, il est libre, libre ! 

LOUISE 

Oui, enfin, je crois que ça va très bien. 
Et puis, il te fera des rôles. 



SIS l.\ BASI i I E 

ROSINE 

( )h ! non- ne parlons jamais d< 

loi [SB 

Et... est-ce qui 

ROSINE 

Non, pascncoi 

LOI [SE 

Ah !... Mais? 

ROSINE, résolument 

Quand il voudra. 

Louise 

Bien, je suis contente pour toi. 

ROSINE 

Tu es bien gentill* 



LA BASCULE 213 

LOUISE 

Mais tu no vas plus te moquer de moi 
maintenant : toi aussi, lu y es venue. 

ROSINE 

A quoi ? 

LOUISE 

Toi aussi, lu es obligée d'en avoir deux. 

ROSINE 

Deux quoi ? 

LOUISE 

Oh ! voyons, tu sais bien ce que je veux 
dire... et Monsieur de Plouha ? 

ROSINE 

Hubert ? 

LOUISE 

Oui. 



Il i LA BAfcH I I I. 

Oftltfl 

Mais lu !<• trompes, ma chérie, il n 
l»lu^ question d'Hubert. C'esl fini avec Hu- 
berl <-i bien Uni, je t'en réponds. 

LOI [fi 

l\<s possible ! Qu'est-ce qu'il l ;» fail .' 

ROSINE 

( )h ! il s'esl condujl ;i\»'<- moi < ! ' 1 1 1 1 « - fa- 
çon.., il a été ridicule <•! odieux.., je t'ai ra- 
conté l'histoire <lc la dépêche .' 

LOUISE 

( > n i , oui. 

ROSINE 

11 m'avait écrit depuis <l» i s lettres si pres- 
santes que. lorsque je suis rentrée à Paris, 
il y a quinze jours, je suis venue à un ren- 
dez-vous qu'il mê donna il à Auteuîl, rue La- 



LA BASCULE 



21, 



fontaine, dans un petit pavillon entre cour 
et jardin qu'il a meuble 1res joliment, ma 
foi... du Louis XV naturellement... Enfin, 
lu vois ça d'ici. 



louisi: 



Oui, oui. 



ROSINE 

J'arrive donc làdans l'intention d'être plu- 
loi froide; il se jette à mes genoux : — Ma 
petite Rosine, je vous demande pardon... 
j'ai eu un moment d'affolement, vous n'avez 
pas le droit de m'en punir d'une façon aussi 
cruelle... je vous aime, je vous adore, il 
faut (pie vous soyez à moi. — Bref, il 
était très sincère, et il avait Pair tellement 
malheureux... 



i.orist: 



Tu as bien l'ait. 



S16 LA BASCULE 



im; 



Attends! J'allais <*n effel lui céder... je 
l'aimais encore malgré tout. Au fond. < 
un excellenl garçon... 

LOI [SB 

Toi, lu n'es j>;is méchante. 

ROSINE 

. Il est amusant, il a de l'esprit, c'esi iln 
type. 

LOUISE 

Il est bel homme, 

ROSINE 

Oui... enfin, foui ça fail que j'allais lui 
céder... il se dirige vers la fenêtre pour 
tirer les rideaux... 



LA BASCULE 



217 



LOUISE 

Tu es comme moi. 

ROSINE 

Oui... vers la fenêtre de la chambre qui 
donnait sur la cour... lorsqu'il se retourne 
tout pôle et il me dit : Ma femme! 

LOUISE 

Oh ! c'est épouvantable ! Alors? 



ROSINE 

Alors, voilà un homme qui ne sait plus 
où il en esl. 11 prend son chapeau, il saute 
par une fenêtre qui donnai! de l'autre côté, 
sur le jardin, et il me laisse là, comme ça, 
sans plus s'inquiéter de moi que si je n'avais 
jamais existé. Tu m'avoueras que c'est vio- 
lent ! D'autant plus que ce n'était pas 
du lout sa femme. .J'ai demandé à la 

13 



218 l \ BASCl LE 

concierge : c'était i<»ui simplement une 
dame <|ui allail < • 1 1 < - /. une tireuse de cartes 
qui demeure dans la maison. 

LOI [SE 

Kl lui, tu ne l'as pas revu depuis 

ROSINE 

Tu penses bien que je ne suis pas re- 
tournée dans le pavillon d'Auteuil. 

LOUISE 

Tu n'as pas eu du toul de ses nouvelles .' 

ROSINE 

Comment (loue! Il m'écrit deux fois par 
jour, il est ou désespoir. 

LOUISE 

Tu ne lui réponds pas ? 






LA BASCULE 



21'J 



ROSINE 

Non. (Cuii[) de timbre à la porte (rentrée.) Enfin, 

pourtant aujourd'hui, comme je suis dé- 
cidée à en finir radicalement, je l'ai prié de 
venir me voir ici à six heures et demie. 
Quelle heure est-il ? 

LOUISE 

Six heures vingt-cinq. 

rosine 
C'est sans doute lui qui vient de sonner. 

LOUISE 

Qu'est-ce que tu vas lui dire? 



ROSINE 



Je vais lui dire que j'aime Lorsay... 
j'attendais d'en être bien sûre... ce sera 



I . \ BAS < i LE 

in,i vengeance- Tu comprends, ça w fie 

rien <\<- dire ;'i un homme qu'on ne l'aime 
plus; mais ce «pii signifie quelque cho 

si de lui dire qu'on en aime un nuire. 
Comme ça, j'espère qu'il me laissera tran- 
quille. 



LOI 1-1. 



Tu as raison. 



Entre A-lrieu. 



SCÈNE V 

LKs MÊMES, ADRIEN. 
ADRIEIS 

Madame. Monsieur de Plouli;i est en I 



LOUISE 

Au revoir, ma chérie, je me sauve, il va 



LA BASCULE 



221 



y avoir une explication, je ne tiens pas à le 
rencontrer. 

Elles s'embrassent. 
ROSINE 

Vous l'avez fait entrer dans le petit sa- 
lon ? 



ADRIEN 



Oui, Madame. 



ROSINE 

Dès que Mademoiselle Guerny sera par- 
lie, vous ferez monter Monsieur de Plouha. 



ADRIEN 



Bien, Madame. 



LOUISE 



Au revoir, à ce soir. 



Elle smi avec Adrien. Rosine, restée seule, arrang 
cheveux, se met du rouge aux lèvres, s'assied et étudie 
une attitude indifférente pour l'entrée d'Hubert. 



I.\ |SAS< I II 



SCENE VI 



ROSINl . m BEP l 

Adrien ouvra la |»<»rt<-, introduit Hul 

habit et cravate blan< s>>n palet 



HUBERT baisanl la maii ne. 

Bonjour, ma chère amie... et d'abord, 
laissez-moi vous remercier d'avoir l»i<-n 
voulu me recevoir. Je commençais à dés< 
pérer. Enfin, j'ai trouvé votre |»«-lil mot, 
tantôt, rue La fontaine. Il était sec, votre pe- 
tit mot. 

ROSINE 

Vousne pensiez pourtant pasquejevous 
écrirais quatre pages débordantes de ten- 
dresse. 

HUBERT, "tai.t sou pa! 

Enfin, je vous vois, c'est l'essentiel 
Bonjour, ma chère Rosine. 



LA BASCULE 



223 



ROSINE 

Bonjour, vous l'avez déjà dit, 

HUBERT 

Excusez-moi... je suis très troublé. 

ROSINE 

Remettez-vous.», remettez-vous 1 

IIURERT, B'asseyant. 

Voyons, comment allez-vous? 

ROSINE 

Moi, je vais très bien. 

HUBERT 

Tant mieux. Eh bien, moi, je vais très 
mal. 



ROSINK 



Ah! 



m i.\ das( i m. 



lit l'.l .1:1 



Oui, je vais très mal. Mais «;;i m- vous 
Intéresse guère, puisque vous ;i\<-/. pu me 
laisser .quinze grands jours sans me don- 
ner signe de vie. 

ROSINE 

Ah ! pardon, ce n'esl pas moi <|ni vous ai 
quitté... vous vous êtes sauvé. 

HUBERT 

Vous êtes encore fâchée 

ROSINE 

Dame ! 

HUBERT 

Oui... Ecoutez, Rosine, je veux tous 
parler hv> sérieusement. J'ai des cho* 
définitives h vous dire. 






LA BASCULE 



225 



ROSINE 



Moi aussi. 



HUBERT 

En ce cas, après vous. 

ROSINE 

Non, non, commencez. 

HURERT 

Vous méjuge/ sévèrement et vous consi- 
dérez que ma conduite étail offensante pour 
vous; mars mellez-vous à ma place : j'avais 
cru réellement apercevoir ma femme dans 
la cour... alors, j'ai perdu la tête. Je suis 
bien excusable. 



ROSINE 

Non, vous n'êtes pas excusable de m' avoir 
laissée là, sans vous inquiéter le moins du 
monde de ce que je deviendrais. On n'aban- 

13. 



I.\ l; K&i I l I. 

donne pas une femme, une femme comme 
moi, dans une situation pareille. 

m BER1 

Je comprends <|u<- vous m'en ayez voulu 
sur le moment . 

ROSINE 

Sur le moment el maintenant... je \<>u- 
assure que je vous en veux. Kl puis surtout, 
j'en ai assez. 

iii 1:1:1.1 
Vous avez assez de quoi ? 

ROSINE 

Mais de boutes ces complications, et de 
vos remords, el de vos terreurs. .!<• ne suis 
pas habituée à ces manières-là. 

HUBERT 

C.Vsi tout (\o même étrange que vous ne 



LÀ BASCULE 227 

vouliez pas vous rendre compte que je suis 



marié. 



ROSINE 

Oh! si, je m'en rends très bien compte, 
je m'en rends compte plus que vous... 
C'est égal, si j'avais su... 

HUBERT 

Mais vous le saviez, je ne vous L'ai pas 
caché... c'est la première chose que je vous 
ai dite. 

ROSINE 

El j'aurais du ne pas en entendre davan- 
tage; c'était ma première idée, c'était la 

bonne. Non, voyez-vous, un homme marié 
ne peut pas être un amanl. 



ÏIURERT 



Vous n'avez pas de mémoire, vous m'avez 
dit un soir le contraire. 



I \ BASi i LE 
RO 

Oui, dans les commencements, vous dé- 
jeuniez avec moi, vous dtniez avec moi, vous 
ne me quittiez |>lu^ : alors, j'ai pu croire 
que nous étiez vraiment indépendant. 

BUBER1 

Ali ! parce que ma femme étail à 
Luxëuil. 

ROSINE 

Vous saviez bien qu'elle ne resterail pas 

toute sa vie à Luxeuil et vous ne deviez pas 
me dire que. Lorsqu'elle reviendrait, il n'y 
aurait rien de changé, alors que vous étiez 
persuadé du contraire. Non. vous aimez 
votre femme, vous né voulez pas lui faire 
de la peine; ne nous on défendez pas, c'est 
un sentiment trèslouableet que je respecte. 
Seulement, soyez logique et n'ayez pas «le 



LA BASCULE 229 

maîtresse... (elle se lève) oualors,vous me faites 

l'effet de ma petite amie Louise Guerny qui 
sort d'ici et qui aime Alfred tendrement el 
Jean pour la fantaisie. 

HUBERT 

Dites tout de suite que je suis une grue. 

ROSINE 

Oh! 

HUBERT, se levant. 

Je ne suis pas du tout de voire avis... et 
si vous vouliez y mettre du vôtre... 

ROSINE 

J'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu. 

HUBERT 

Dieu merci ! vous (Mes assez intelligente 
pour comprendre la situation et, si vous 
consentiez a ne pas vous montrer trop cxi- 



280 l.\ IIASC1 LE 

mie. i pop autoritaire, noua arrn erion 
un modus,.. amandi très convenable. 

ROSI? 

Je n'entends pas l<- latin. 

IU I ; I . I ; I 

Je veux dire qu'on arriverai! à s'aimer 
sans péril. 

ROSINE 

Ei sans gloire. Vous arrangez < ame 

ça... Ce serait en <*n«t bien commode... 
pour vous, .le recevrais, quand ça ne vous 
dérangerait pas, un petit mot me mandant à 
quelle heure précise je devrais me trouver 
rue Lafontaine, dans le petit pavillon dont 
nous aurions chacun une clé. et le premier 
arrivé attendrait l'autre. Il y aurait dans 
une armoire vos pantoufles, vos chemise - 
de nuit, du Porto et des gâteaux secs. Vous 



LA BASCULE 281 

viendriez là, tranquillement, comme à voire 
bureau, el vous seriez le rond de cuir de 
l'adultère. 

HUBERT 

Oh ! le rond de cuir... vous avez la peau 
plus douce, 

ROSINE 

Très joli !... mais, si c'est là votre 
modus !.,. 

HUBERT 

Amandi... amandi... 

ROSINE 

Kl) bien, proposez-le à d'autres; moi. je 
me ferais L'effet d'une dame de notaire qui 
trompe son époux avec un coulissier séduc- 
teur. Ah! nous sommes loin de Sophie Ar- 
nould el du coude de Lauraguais. ( l'esl que 



L\ BASCI LE 

pour être dix-huitième, comme vous dit< 
mon cher, il ne sufûl pas de semer dans 
un pavillon quelques meubles Louis XV el 
d'avoir, sur une console, une pendul< 
une Léda entre les ailes d'un cj gne. El 
puis, un beau jour, vous croiriez aperce- 
voir voire femme dans la cour, ou votre 
beau-frère pu votre belle-mère, el vous vous 
sauveriez cette fois par la cheminée, car 
vous ne brille/. p;i> par le sang-froid : la 
moindre des choses vous mel hors de vous; 
à 'la moindre alerte, vous perdez la tête, el 
vous vous cognez contre toutes les vil 
comme un gros bourdon. 

HUBERT 

Je vous délie de le répéter. 

ROSINE 

Certainement, comme un gros bourdon. 






LA BASCULE 



233 



HUBERT 

J'adore la façon dont vous gonflez vos 
joues quand vous dites : bourdon... et 
comment ne pas vous aimer? 

ROSINE 

Oh ! je ne suis pas du tout en humeur de 
plaisanter et je vous parle très sérieuse- 
ment; vous n'offrez aucune sécurité. Avec 
vous, j'ai tout le temps les sensations d'une 
femme qui serait dans les montagnes 
russes et qui recevrait des douches écos- 
saises. Non, vous savez, très peu pour 
moi . 

Elle s'assied. 



HUBERT 



Vous avez fini ? 



ROSINE 



Oui. 



881 LA BASCULE 

III l'.l l;l 

Si vous croyez que ma vie à moi esl 
amusante, vous vous trompez; mais je 
mène une existence abominable el que je 
ne souhaiterais pas à mon pire ennemi : je 
vis dans «1rs transes <•! des angoisses per- 
pétuelles ; je ne sni^ plus moi-même; je 
ne connais plus la tranquillité... j'ai perdu 
le sommeil. Quand nui femme m»' regarde 
d'il ne certaine manière, il me semblé qu'elle 
pénètre dans ma pensée el qu'elle constate 
({ne vous y êtes. •!<• tremble toujours qu'une 
lettre, une conversation entendue par ha- 
sard la meltc au cou raid de notre liaison. Je 
prévois ce qui résulterait d'une pareille ré- 
vélation, el je vais jusqu'au boul des pires 
con séquences. Quand je >uis auprès de vous, 
c'est autre chose : en deux moi- ous ai 

vue deux fois, et nous passons notre temps 
en récriminations, en scènes, comme en ce 



LA BASCULE 235 

moment. Ali ! ce a'est pas précisément le 
rond de cuir de l'adultère, comme vous le 
prétendez, mais un fagot d'épines ! 

ROSINE 

En effet, c'est une existence abominable, 

et je ne sais pas comment vous pouvez y 
résister; moi, à votre place, je ne pourrais 
pas. (Test pour cela qu'il vaut mieux ne 
pas continuer. 

HUBERT, s'asseyant. 

.Mais pas du bout... je trouve ça délicieux, 

j'ai besoin <lc ça. 

ROSINE 

Vous auriez surtout besoin (Tune bonne 
leçon. Non, vous vous trompez, vous ne 
pouvez pas trouver ça délicieux; l'amour 

ne s'accommode [tas <lc tant d'obstacles. La 
philosophie de la rue vous l'enseigne et 



I.\ BAS.( i II 

même, dans les amours pa dans 

les amours de rencontre, la première ch< 
que la femme dil à l'homme, c'es! : Mets-toi 
doncà lonaise. A plus forte raison quand 
ça doit durer. AJors, croyez-moi, restons- 
en là... il ne Paul pas tenter l'impossible. 
Nous avons fait un rss;ii loyal, il n'a pas 
réussi, ne prolongeons pas l'expérience; 
ça pourrai! tourner mal, el nous en arrive- 
rions forcément à nous fâcher. I -ni 
grand dommag C'esl la raison <pii vous 
parle par ma bouche. 

HUBERT 

La raison, mais pas le cœur. 

ROSINE 

Le eœur aussi.. . j'ai une grande affection 
pour vous, vous n'en doute/, pas... nous 
pouvons rester d'excellents amis. 



LA BASCULE 



237 



HUBERT 

Je ne me contenterai [>;is de votre ami- 
tié... ou alors, je ne vous reverrai plus. 

ROSINE 

Je serais désolée de ne plus vous revoir... 
Vous reviendrez ici comme un bon cama- 
rade... vous n'aurez même pas besoin de 
vous cacher, puisque nous ne ferons pas de 
mal, et vous ne risquerez pas ainsi de cha- 
griner Madame de Plouha qui, je le sais, 
est une femme charmante el pour laquelle 
je me sens une vive sympathie. 

HUBERT % 

Oui... vous êtes mille lois bonne, et je 
Vous remercie pour elle. 



ROSINE 

11 n'y a pas de quoi. 



LA BAS* i II. 
Il) BBR1 

\ I ; i i g . du 1 1 1 o 1 1 1 c 1 1 1 que vous me < 1 1 1 < • ^ du 
bien <l<' ma femme, c'esl que vous avez en- 
\ ie de vous débarrasser de moi. 

ROSI M. 

oli ! me débarrasser, c'esi un vilain 
mot. 

HUBERT 

( l'es! le mol exaci pourtant. (Un i . n m 

lève et s'approche de La petite iu.i »l« • sur Laquelle est servi 

Lethé. Avec <jui donc avez-vous pris ]<• thé, 
tantôt ? 

ROSINE 

Avec qui j'ai voulu. 

HUBERT 

C'est clair. Vous en aimez un outre. 






LA BASCULE 



239 



ROSINE 

Parce qu'il y a deux lasses... vous allez 
un pou vite. 



HUBERT 



Je sais ce que je dis, vous en aimez un 
autre..-, c'est Lorsay... Voilà longtemps 
qu'il tourne autour de vous. 



rosi m: 



C'est vous qui tournez... restez donc un 
peu eu place, vous me laites mal au cœur,. 



nu in: in 



Soyez, franche, si vous l'ose/, et avouez 
que vous aimez Lorsay. 



ROSINE 



Eh bien! oui, là, je l'aime... Êtes-vous 

contenl ? 



LA BAS( i l l. 

III T.l.l'.l 

El \ <»u^ êtes ^;i matti 

R08IN1 

Non, j*' ne sui> pas sa maît 

HUBERT 

Mais vous le serez. 

ROSINE 

Ça, c'est mon affaire, <;;• me regarde, 

HUBERT 

Comment! Vous me dites ça, à moi? 

ROSINE 

Vous m'interrogez, je vou^ réponds, 

HUBERT 

Je ne peux }»as me faire à l'idée que 
vous apparteniez à un autre. 



LA BASCULE 24] 



ROSINE 

11 suffit que je m'y fasse, moi. 

HUBERT 

Je vous en prie, Rosine, ne me poussez 
pas à boni. 

ROSINE 

Vous me menacez? Oh ! vous ne me faites 
pas peur. 

HUBERT 

Mais non, je ne vous menace pas, seule- 
ment jr suis très malheureux... vous venez 

de me donner un coup terrible. 

Adrien entre. 

ADRIEN 

Madame n'oublie pas l'heure... son dîner 

esl servi. 

U 



i 



242 l.\ B KHC\ LE 

ROSINE 

Bien, bien, je descends. 

m r.i.i:i 

Ecoutez, Rosine, je vais vous «lire 
quelque chose de très grave : vous avez 
raison, il faut prendre une résolution. 

ROSINE 

Ah! mon Dieu I Vous voulez divorcer, 
vous allez me (len)jui(K'i- ma main? C'esl 
pour ça, sans doute, que vous avez ini> 
votre habil ? 

HUBERT 

Non, je vous prie de m'excuser <l<* m'étre 
présenté chez vous dans cette tenue un 
peu ridicule, niais j'ai ce soir un dîner de 
contrat. 



LA BASCULE 



243 



R0S1NK 



Tiens ! Tiens ! 



HUBERT 

Oui, je marie un de mes eousins dont 
je suis témoin. Alors, je suis rentré chez 
moi m'habiller, avant de venir, pour pouvoir 
causer plus longtemps avec vous ; en sortanl 
d'ici, j'irai directement là-bas, vous com- 



prenez ? 



Parfaitement. 



rosi m: 



IIURKRT 

Mais ce que je veux vous dire, c'csl que 
nous n'allons pas nous quitter ainsi. .. Je ne 
peux pas renoncer à vous. 

Il veut l'enlacer. 



ROSINE, se levait. 

Oh! non! Oh ! non ! laissez-moi, j'ai 



_'ii l.\ BASC1 LE 

horreur de ces scènes là. .. c'esl inutile 
(I 'abord... je vous ai dit tou! ce que j'ai 
à vous dire... il n'y a pas à y revenir. 
D'ailleurs, je n'ai |>;is l<- temps, il faul que 
je >oi> ;ni théâtre ;< huit heures, H je n'ai 
|t,i> dtné. 

Elle M d i r i •_' < - • en I 
HUBER1 . la retenant. 

Vous ne vous en irez pas ^;m^ m'avoir 
entendu. 

BOBINE 
Jr vous en prie. 

HUBEBT 

Ma petite Rosine... 

RO^IM. 

Oli ! c'esl insupportable ! 

HUBERT 

Ecoutez-moi. 






LA BASCULE 



245 



ROSINE 

Non... non... laissez-moi, vous me faites 
mal d'abord. 

HUBERT, se mettant résolument devant la porte. 

Vous ne passerez pas. 

ROSINE 

Comme vous voudrez... vous comprenez 
que je ne vais pas faire le coup de poing 
avec vous, (a mi-voix.) (la par exemple, c'est 
trop fort, tu vas me le payer. 

Elle s'assied. 
IIURERT 

Ou'est ce que vous dites? 



ROSINE 



Rien... rien, 



14, 



*H I \ BASCl LE 

lli BBR1 . wt 

Je considère que j'ai de* droits sur vous 
et, -i vous avez cru me les faire abandonner 
en nvannonçattt impudemmenl que voua 
aimez Monsieur Lorsay, vous vous êtes 
trompée. Ça sérail trop commode, Com- 
ment, il y a (juin/*' jour- encore, vous étiez 
dans mes bras, et vous me signifiez mon 
congé! Vous n'espérez pourtant pas que je 

vais vous laisse!" liler le parfait amour avec 

ce gigolo, ce poète de Montmartre, cel 
auteur de rien du toul ? 11 n'a eu qu'è 
présenter, celui-là. Alors, quoi? On entre 
dans voire coeur connue dans \\n moulin. 
.Mais c'est un auteur] Ah! tenez, vous avez 
vraiment une âme de cabotine. 

ROSINE 

De cabotine î 



LA BASCULE 24? 

HUBERT 

Eh bien, je le provoquerai, s'il le faut, 
votre Monsieur Lorsay, je ne reculerai pas 
devant un scandale. Ah ! vous ne me con- 
naissez pas... je suis un impulsif, moi. 

ROSINE, très douce. 

Bien, bien. Ça n'est pas la peine de tant 
crier... du moment que vous le prenez 
ainsi... je ne savais pas que vous m'aimiez 
à ce point-là. 

HUBERT, s'asa -saut auprès d'elle. 

' Mais si... vous savez bien que vous n'êtes 
pas une femme qu'on puisse oublier ainsi, 
du jour au lendemain et, lorsqu'on a goûté* 
à vos lèvres, à vos caresses, on ne peut 
plus s'en passer... nous avons déjà vécu 
des heures enivrantes, dont je garde l'ar- 
denl souvenir. 



248 LA BASCULE 

Etosn 

Ah ! vous savez parler aux Femmes, 
suis mut que mes bi tveris de 

bleus. 

Elle retrousse h;» mam 
HUBERT 

( )h ! je vous demande pardon., oui, j'ai 
été violent, brutal, toul à l'heure; maïs 
aussi, vous m'aviez dil des choses cruelli 
Ça n'esl pas vrai, n'est-ce pas? Vous n'ai- 
mez pas Lorsay? Vous ne pouvez pas l'ai- 
mer. 

ROSINE 

.Mais non... mais non... von- avez raison, 
je ne peux pas le sentir. 

HUBERT 

Ce n'est pas lui qui a pris du thé avec 
vous?... 






LA BASCULE 249 

ROSINE 

Mais non, c'est Louise Guemy qui sor- 
tait d'ici dans le moment que vous entriez. 

HUBERT 

Ah ! je respire. 

ROSINE 

Vous pouvez... 

IIURERT 

Alors, pourquoi m'avez-vous dit ça? 

ROSINE 

C'était une épreuve. 

HUBERT 

Ah ! mon Dieu ! c'était bien la peine de dire 
tant de paroles pour en arriver là. Et c'était 
l'a lai. Au fond, nous pouvons, nous devons 
être très heureux. Sans doute, nous aurons 
encore quelques alertes, mais je finirai bien 



LA BASCl LE 

par in'\ habil uer, Bientôl . je vous étonm 
par mon sang-froid H ma présence <l '< 
I » i- î l dans les circonstances les plus «lifli- 

<il< 

ROSINE 

Nuii^ allons voir. 

HUBERT 

D'autant plus que j'ai pour principe que, 
dans la vie, tout fini! par B*arranger. 

ROSINE 

Parbleu! 

HUBERT 

Ali ! ma chère petite Rosine. 

Il ta serre dan- a 
ROSINE 

Ah! mon chéri. 



J 



LA BASCULE 251 

HUBERT 

Tu m'aimes ? 

rosi m: 
Il le faut bien. 

HUBERT, tirant sa montre. 

Résumons-nous. 

ROSINE 

OU ! oui. 

HUBERT 

En somme, il n'y a eu que deux incidents 
fâcheux : la dépêche, <;a c'étail votre faute .. . 
el l'autre jour, rue La fontaine... c'était la 
mienne. Nous sommes doue quittes. Re- 
commençons. 

ROSINE 

( )ui... taisons la l.cll<\ 



252 LA BAS* i il. 

m i.i | 

Ça ne vous sera pas difficile. 

ROSINE 

M;iis cet le fois-ci, vous savez bien ce que 
vous faite* 

HUBERT 

Ne vous occupez pas de ça. 

ROSINE 

Quoi qu'il arrive, c'esi vous qui l'aurez 

voulu. 

HUBERT 

Comme vous me dites ça... Vous avez un 
air singulier. 

rosim: 
Pas du tout, je vous mets en garde : vous 



LA BASCULE 



263 



ne me ferez pas de reproches... vous ne 
vous en prendrez qu'à vous-même. 

HUBERT 

Ou'à moi-même. 

ROSINE 

Il est encore temps... si vous voulez, je 
vous rends votre liberté. 

HUBERT 

Jamais de la vie... je n'en ai que faire. 

ROSINE 

Vous n'en voulez pas? 



IIUBEBT 



Non. 



rosi m; 



Une fois ? 



15 



25 I 



J 


LA 1 LE 




ni I ; l i . I 


Non. 






ROSINE 


1 feux 


fois ' 




lll l;l.m 


Non, 


non. 




ROSINE 


Trois 


fois? 




HUBERT 


Non, 


non, non. 



ROSINE, -élevant. 

Maintenant il faut que je parte, je n'ai 
même pas Le temps de dîner. 

HUBERT 

Oh! ma pauvre adorée, mais nous sou- 






LA BASCULE 266 

perons...je viendrai vous chercher au théâ- 
tre, après la représentation. 

ROSINE 

El si vous ne pouvez pas? 

HUBERT, se levant. 

Je pourrai... et nous souperons comme 
la première fois que je vous ai retrouvée, 
ça sera très gentil. 

ROSINE 

Je vais m'apprèler. 

HUBERT 

Je descendrai avec vous, vous me dé- 
poserez en route... rue de Rivoli; c'est sur 
votre chemin. 

ROSINE 

Entendu î Attendez-moi un instant, je 
reviens. 

Elle son. 



I.\ BAS* l LE 



s< i:\i-: vu 



HUBER1 seul. 

Hubert, resté seul, prend «on cba] u il fait 

tourner «l'un air vainqueur. Il ><■ promène en sifflant, 1 1-»-< J< m- 

nant et cliantant : 

Je suis l&che avec i<>i. je m'en toux : 

M<m amour est pourtant sans excuse. 

Je le sais, de ni»' voir très souffrir, <;;i t'amus 

Car tu sens que je t'aime encor m jeux! 

Puis il s - ir Le divan, au-dessous de la I 

chapeau en arriére, l'air très thé ! très viveur. 

Rosine apparaît, rjuelqui lans la 

loggia; elle a sou chapeau el un grand manteau du soir. 



SCENE VIII 
ROSINE, dans la loggia, HUBERT, dans l'atelier 

ROSINE 

Comme vous êtes gai ! 



LA BASCULE 257 

HUBERT 

Tiens,, où donc ctes-vous? 

ROSINE 

Au-dessus de voire tête . 

HUBERT, se levant. 

OIi! mais, c'est charmant! Vous faites 
très bien là-haut : avec le chapeau, le grand 
manteau, l'éclairage, ça s'arrange délicieu- 
sement... c'est un Boldini... un véritable 
Boldini... et puis le balcon, Roméo en bas, 
Juliette en haut... Vous savez quelle heure 
il esl?... Huit heures cinq. 

ROSINE 

Elï bien, venez, je descends. 

Hubert en fredonnant \'<>n ce n'est pas le jour, ce n'esl 
pas l'alouette 1 va à La porte qu'il vent ouvrir, la se- 
coua: elle résiste. Rosine éclate de lire. 

HUBERT 

Je ne peux pas ouvrir celle sacrée porte. 



L.v BAS4 I LE 

.!<• \nih ai enfermé. 

m BBR1 

< )ni. vous m'aurez enfermé sans y pei 

ROSINE 

si... si... en y pensant, je l'ai f;iii 
exprès. 

m i.iin 
Allons donc ! Quelle plaisantent 

ROSINE 

Ça n'esl pas une plaisanterie. Vous êtes 
l)ol et bien enfermé. 

HUBERT 

C'est très drôle, mais il est huit heures . 

et mon dîner!... je ne suis déjà |>a^ en 
avance, descendez m'ouvrir. 



LA BASCULE 958 

ROSINE 

Non, non, je ne vous ouvrirai pas. Vous 
comprenez, je veux être sûre de vous re- 
trouver en revenant du théâtre. Il peu! se 
passer tanl de choses d'ici-la... vous allez 
rentrer dans votre famille. Avec vous, on 
ne sait jamais. Je n'ai pas (Une, je veux 
souper. 

HUBERT 

Puisque je vous jure que je viendrai vous 
chercher au théâtre. 

ROSINE 

Non, non, vous m'avez reconquise avec 
vos protestations d'amour. Je vous liens, 
je vous garde. 

HUBERT 

Ça m'est égal, Adrien m'ouvrira quand 
vous serez partie. 



D KSi III. 
ROSINE 

Je ne crois pas. Je vais lui donner des 
ordres. 

HUBERT 

Alors, j'enfoncerai la porte. 

ROSINE 

Ellr es! solide. 

HUBERT 

Je sauterai par la fenêtre. 

ROSINE 

Ne dites donc pas de bêtises : vous êtes 
au deuxième étage. 

HUBERT 

Je crierai, je hurlerai jusqu'à ce qu'on 
vienne. 

ROSINE 

On ne vous entendra pas: à cette heure- 



LA BASCULE 261 

ci, il ne passe pas grand monde sur le 
Ranelagh, et vous êtes entre deux hôtels 
dont les maîtres sont encore à la campagne. 

HUBERT 

Vous avez pensé à tout. (Test de la sé- 
questration. 

ROSINE 

Le séquestré de Passy ï 

HUBERT 

Ça ne se fait plus de nos jours. 

ROSINE 

C'est très dix-huitième, ça doit vous 
plaire. 

HUBERT 

Ça peut vous mener loin. 

ROSINE 

Vous vous plaindrez au lieutenant de po- 
is. 



i.\ BA8< i LE 

lice, \ oui obtiendrez une lettre de eachel el 
vous me ferei enfermer su Porl -rEvêqi 

HUBER1 

Non, sérieusement, Rosine, i 
duré ; vous savez ce, que vous Faites .' toul 
ceci peu! avoir les conséquences les plus 
graves... Si<c'esl une vengeance^ elle est in- 
digne de vous. 

ROSINfi 

Allons, ne commencez pas à faire leg 
l)Ourdon. Quatre heures son! bienvite pas- 
sées : vous regarderez des gravures et ma 
bibliothèque est â votredisposition. Je serai 
là à minuit el demi, minuit trente-cinq au 
plus tard, etnon> souperons comme le soir 
où vous m'avez revue, ce sera très gentil. 

HUBERT 

Ah ! ne comptez pas sur moi pour sou- 



LA BASCULE SfiS 

[)or... Je vous assure quVu rentrant vous 
passerez un vilain quart d'heure. 

ROSINE 

Aussi, il est probable que je ne rentrerai 
pas seule. 

HUBERT 

Gomment, vous ne rentrerez pas seule? 
Oh ! mais vous êtes une femme dange- 
reuse ! 

ROSINE 

Je suis une fantaisiste, et c'est pour ça 
que vous m'aimez. D'abord, pour un homme 
marié dans les conditions où vous l'êtes, 
mon cher, toutes les femmes sont dange- 
reuses. Je vous ai rendu votre liberté tout 
à l'heure... il fallait en profiter. Vous aviez 
besoin d'une leçon... vous vous tirerez de 
là comme vous pourrez, d'autant plus que 
j'ai pour principe que, dans la vie, tout finit 



264 LA DASCI 

toujours par s'arranger, Adieu I J'ai ju 
le temps d'aller au th< 

H 11 

■ •il riant I et BUT. 

HUBE1 i • llt - 

Rosine... Rosine.. . I l'est effrayant '. I 
effrayant! .!<• suis perdu... et mon dîn< 
qu'est-ce que je vais dir< st effrayant! 

Comment sortir de là? Je suis perdu ! Ah! 
la coquine ! 

Il jette Sun chapeau à terre <•!.<!<• i . i coup de 

pied dans la table à thé ; l< 

RIDE ATI 



ACTE QUATRIEME 

l'n pelil salon chez les de Plouha. Porte à droite, 
poiie à gauche. Fenêtre an fond. 

SCÈNE PREMIÈRE 

HUBERT, AMÉDÉE, MARIE. 

Au lever du rideau, la scène est vide: quelques secondes, puis 
Hubert entre suivi d'Amédée et de Marie, la femme de 
chambre. 

HUBERT, à la femme de chambre. 

Madame n'est pas encore rentrée ? 

MARIE 

Non, Monsieur... Madame a fait télépho- 
ner plusieurs l'ois dans la soirée pour de- 
mander si Monsieur était là. -le n'y compre- 



LA BAS* ll.l. 

nais rien... je croj ais qu< Monsieur dinail 
avec Madame. Monsieur n'a pas été mala< 
il n'es! rien arrivé ;i Monsieur... Monsieur 

n'a pas besoin <l<- quelque <l 

HUBBR1 

Non, non, je vous renu Marie. . . Lais- 

sez-nous. 

M UUE 

Bien, Monsieur. 

rt 



SCÈNE II 
HUBERT, AMÉDÉE. 

HUBERT 

Marguerite n'est pas encore rentrée... 
tant mieux! Il est vrai que ça ne m'avance 
pas à grand'chose... e'est reculer pour mieux 

sauter. L'explication va (^tre dure. 



LA BASCULE 



207 



AMEDKE 



J'en ai peur. 



HUBERT 



Voyons, il no s'agit pas de perdre la tôte ; 
racontez-moi ce qui s'est passé, au juste. 

AMÉdÉE 

Mais je vous l'ai raconté en venant en voi- 
ture ; vous n'avez donc pas écouté ? 

HUBERT 

Si... seulement je n'ai pas très bien com- 
pris... J'étais un peu étourdi, et je le suis 
encore... on le sciait à moins... 

AMÉDÉE 

Eh ! bien, voilà : votre femme est arri- 
vée à huit heures pour dîner chez nos cou- 
sins Droizar. croyant que vous veniez de 






LA BÀS< I LE 

votre côté, comme c'ét&il convenu; on 
vous ;i attendu jusqu'à neuf beui on 

s'esl mis ;> table. 

HUDBR1 

( )n a 1 >i«*i i fait. 

\MÈD\ 

Ah ! oui. Marguerite étail très inquiet 
nous la l'assurions tous d<> notre mieux. On 
téléphonai! chez vous toutes les dix mi- 
nutes. Mais, comme vous ne veniez tou- 
jours pas. on craignait qu'il vous fùl arrivé 
un accident de voiture, ou que vous fussiez 
tombé dans la rue congestion, rupture 
d'anévrisme.., 

HUBERT 
Oh ! 

AMKDÉE 

Dame ! Toutes les suppositions étaient 



LA BASCULE 



269 



permises... Vous comprenez L'état dans 
lequel cette attente avait mis Marguerite, 
si bien que, vers dix heures, n'y tenant plus, 
elle est partie avec ma femme, sous la con- 
duite de Ghavresac, dans son coupé élec- 
trique, pour faire tous les commissariats de- 
là rive droite, et moi, de mon côté, je devais 
faire les commissariats de la rive gauche. 



HUBERT 

C'est effrayant! 

AMÉDÉE 

Mais j'avais mon idée... je pensais bien 
que, s'il y avait quelque chose, ce devail 
être du côté de Rosine Bernier.,. 

HUBERT 

Femme dangereuse. 



AMEDEE 

Et que, malgré vos serments, vous vous 



170 LA BASCI I I. 

rappelez le jour <!<• la fameuse dépêche, 
vous ;i\i<'/. recommencé avec cette femme, 

III ui.iu 

Je vous assure... 

Wll'.hl'.l. 

J'ai donc couru tout droit au Théâtre mo- 
derne... elle venait d'entrer en scène... je 
l'ai attendue, je me suis nommé, je lui ai 
exposé les motifs de ma visite, el alors j'ai 
[oui appris. 

HUBERT 

Femme très dangereui 

AMHDKE 

Mais non. elle n'avait pas fait ça mé- 
chamment... elle trouvait tout ça très 
drôle et, lorsque je lui ai représenté le mal 



LA BASCULE 



271 



«{ii elle pouvait causer, elle s'est hâtée de 
me remettre un mol pour son domestique, 
lui mandant de vous délivrer. 



HUBERT 

C'est encore heureux. 

AMEDÉE 



Du Théâtre moderne j'ai couru à Passy, 
à son hôtel, j'ai remis la lettre au domes- 
tique qui vous a rendu la liberté, et je vous 
ai ramené ici. 



iiriŒivr 



Ah! quelle aventure!... Qu'est-ce que je 
vais dire à ma femme, à ma pauvre petite 
femme? Comment expliquer cette absence ? 
Voyons, Amédée, vous n'auriez pas une 
idée, vous ? 



I.\ BASCl LE 

Wll'.hl'.l 

Ma foi non, ça n'es! pas commode. 

Mi BEI 

Vous dc savez pas ce <jii< % j'ai envie * 1 « - 

faii« 

wii' hi'.i: 

Non. 

HUBERT 

J^ai envie dédire toul simplement la vé- 
rité. 

AMÉhl'.r. 

Vous plaisantez? 

HUBERT 

Mais non... 11 me semble qu'un homme 
comme moi, un mari coupable qui s'accu- 
serait loyalement, cela ne manquerai! pas 
d'une certaine grandeur à laquelle une 



LA BASCULE 27H 

femme comme la mienne ne saura il rester 
insensible. 

AMÉDÉE 

Les femmes sont rarement sensibles à 
cette sorle de grandeur. 

HUBERT 

Alors que faire? 

AMÉDÉE 

Écoulez-moi bien, mon cher ami, vous 
ne pouvez pas me soupçonner <le duplicité 
et de rouerie. 

HUBERT 

Certes, vous êtes bien l'homme le plus 
loyal que je connaisse. 



AMÉDÉE 

Pourtant, je vous conseillé de n'avouer 



271 l. \ BASCI LE 

jamais. .1 ai pour principe qu'en ces ^<»i 
d'affaires, nous devons agir à Regard des 
femmes comme elles tnl vis-à-i is de 

nous dans des. circonstanc mblabli 

Or vous avez connu des femmes .. vousa^ 
été trompé... qui nel'a pas été f Mais, alors 
même que vous en étiez certain, alors même 
que vous aviez en mains le faisceau d<- 
preuves qui devail les confondre, ont-elles 
avoué? El ue se sont-elles pas servies, au 
contraire, de ce faisceau pour fustiger votre 
défiance jusqu'à ce <[ue vous leur deman- 
diez pardon d'avoir douté d'eli- 

HUBERT 

C'est vrai. 

AMKIŒE 

Pouvez-vous m'en citer une seule qui 

vous ail dit la vérité ? 



LA BASCULE 276 

HUBSHT 

Si... Il y en a une... Je lavais surprise 
en flagrant délit avec un de mes amis; elle 
m'a dit : « Puisque je ne peux pas le le 
cacher, je trouve plus loyal de te l'avouer 
franchement! » 

amédée 

Vous aviez affaire à une nature essentiel- 
lement droite. Croyez bien que vous étiez 
tombé sur une exception. 

HUBERT 

Je ne peux pourtant pas faire croire à ma 
femme que j'ai assiste à ce dîner. 

AMÉDÉE 

Non... aussi donnez-lui une raison de 
voire absence. 



LA B iS< i il. 
m B1 RI 

Quelle raison puis-je lui donn< 
faut-il quelle soil vraisemblable. 

AMl'.hl' I. 

Il vaudrai! mieux, en effet, trouver une 

raison plausible : mais, si vous n'en trou 
pas, dites n'importe quoi. L'essentiel, c'esl 
de ne pas pester court. < l'esl comme l< 
qu'on passe un examen : le seul fail de 
présenter devant l'examinateur, il no peut 
pas vous donner zéro. Vousôtes là, ça vaul 
déjà un point et, si vous dites quelque 
chose, même une stupidité, ça vaul encore 
un point. Quand j'étais à l'Ecole d'Agricul- 
ture, un jour que je passais un examen de 
zoologie, le professeur me demanda com- 
ment on guérissait le tournis... c'est une 
maladie inflammatoire du mouton carac- 



LA BASCULE 277 

tériséepar le tournoiement de ranimai d'un 
seul côté... J'ai répondu qu'il fallait le Taire 
tourner en sens contraire. Oh ! ça n etail 
pas 1res fort; mais, enfin, j'ai eu tout de 
même la noie deux. Eh bien, pour se tirer 
d'embarras et, surtout, pour oe pas demeu- 
rer muettes, les femmes ne balancent pas 
à faire des réponses de celte force-là! 

HUBERT 

Vous croyez ? 

AMÉDÉE 

Rappelez-vous bien... cherchez dans vos 
souvenirs... ne vous ont-elles pas dit par- 
fois des choses... fantastiques? 

HUBERT 

En effet... je me rappelle avoir donné 
une fois à une femme, il y a longtemps de 
ça, à une femme que j'aimais, une croix 
avec de modestes pierres jaunes, des lo- 
ir. 



LA BASCI LE 

pazes brûlées. Quelques jours apr< 
pierres jaunes étaient devenues <!»• jol 
pierres roses qui certainement coûtaient 
beaucouppius cher et, comme je m'en éton- 
nais, < % ll<' m'a <lil : ■ Chéri, tu as acheté 
bijou le soir, et lu ;»*> cru que les pierres 
étaient jaunes... moi aussi, je l'ai cm; mais, 
le lendemain matin, j'ai l »i « *n vu qu'elles 
étaient roses. Tu penses si j'ai été sur- 
prise! J'avais envie de lui «lire: pas Lan! 
que moi '. 

\MKhf.i 
Mais vous n'avez rien dit. 

BUBERT 

Non, elle m'a démontré «{ih- c'était une 
question d'éclairag 

AMKhl'i: 

D'éclairage,., oui... et <a n'était que 

nu fond. Et vous l'avez cru ? 



LA BASCULE 279 

HUBERT 

Non, j'étais bien sur que les pierres étaient 

jaunes cl que la lumière n'y faisait rien, 
puisque j'avais acheté cette croix le malin. 

AMÉDEE 

Mais votre petite amie vous a chanté à 
peu près la romance d'Hamlet. 

Doute de la lumière, 

Doute du soleil et du jour, 

Mais ne doute jamais de mon amour. 

HUBERT 

Alors, j'ai fait semblant de le croire, et 
puis, à vrai dire, au bout tle quelque temps, 
ma foi, je l'ai cru pour de bon. 

amédée 

Eh bien, quoi que vous lui racontiez, 
voire femme vous croira, parce qu'elle ne 



I.\ B VS< i 

demandera < 1 1 1 /» voua croire. Bile voua 
aime, mon cher, toul esl là. Bile ae voudra 
pas aller jusqu'au boul »!<• - ijectui i 

elle vous sera reconnaissante de la moindre 
offrande, c'esl k- lire <l<- n'imj quelle 

histoire vous inventerez, pour changer cette 
aventure un peu jaune pour ''II*' en ai en- 
ture rose... vous comprenez ' 

HUBER1 

Oui, mais les femmes no sont toul de 
même pas i naïves <{u<' nous, e( on ne 

leur fait p;is avaler facilemenl de telles cou- 
leuvres . 

AMÉDÉE 

Parce que nous n'osons pas: mais soyez 
bien persuadé ([n'en amour la crédulité esl 

<1< 1 ^ deux so\' 

HUBERT 

Vous êtes cynique, Amédée, vous êtes 



LA BASCULE 281 

cynique, et vous vous révélez tout à coup 
comme un personnage machiavélique. 



AMÉDÉE 



Mon cher beau-frère, il s'agit de vous 
sauver et surtout de ne pas désoler ma belle- 
sœur. Sans doute, il n'est pas très élégant 
d'abuser de l'amour d'une charmante femme 
pour lui faire croire ce qu'on veut. Mais 
nous n'avons pas le choix des moyens, et 
c'est ici que l'homme raisonnable réappa- 
raît, j'eslime qu'il vaut mieux abuser un peu 
de l'amour que Marguerite a pour vous, 
plutôt que de détruire brutalement cet 
amour ou, tout au moins, de le compro- 
mettre gravement . 

HUBERT 

Vous avez raison. 

16. 



I.\ BA8< i LE 

Wll'.hl' i 

Il esl bien entendu que I « > « 1 1 ça n esl excu- 
sable que si vous êtes bien guéri et que vous 
vous jurez à vous-même <l<- ne jamais 
commencer... mais j'espère que la leçon 
que vous ;i donnée Rosine Dernier ni 
pas perdue ei que, cette Fois, U Bascule ss( 
définitivement rem i 

m r.i.i'.i 

Ah ! grands dieux, vous pouvez être tran- 
quille; mais Ion! ça ne me donne pas une 
idée... J'ai bien pensé... maisc'esl tellement 
gros. 

wn' hi'.i: 
Dit os toujours. 

HUBERT 

Non, c'est fou. 



LA BASCULE 



283 



AMEDEE 

Mais dites donc. 

HUBERT 

Vous savez que Marguerite désire beau- 
coup... (A ce moment précis, on entend BOQner.) Oll 

sonne, c'est elle... Je n'ai plus le lemps de 
vous dire mon idée. . . mais vous me soutien- 
drez, vous direz comme moi? 

AMEDEE 

Comptez sur moi... d'autant plus qu'elle 
est excellente, votre idée. 

HUBERT 

Vous ne la connaissez pas. 



AMEDEE 

Non, mais il faut bien vous encourager. 

On entend dans l'antichambre un bruit de voix : Com- 
ment, il est lu... définis quand.,, avec Amédée... Vi- 
vant.., qu'est-ce qui est arrivé, etc.. puis Marguerite 

l'ait irruption dans le petit salon, sni\ i.> de sa su-ur et 
de Chavres.ir. 



I \ liASCI l.l. 



SCÈNE III 

HUBERT, A.MKhKK. MARGUERITE, M \l;Tlll .. 
(Il WRESAC. 

MARGUERITE, très ém i Hubert 

Ces! toi... c'est toi... tu n'as pas de mal... 
que t'est-il arrivé? < >ù étais-tu, maisparle, 
parle donc î 

IR'RERT 

Ma chérie, il no m'est rien arrivé du toul. 

Ali ! Ah ! elle est }>ien bonne. 

MARGUERITE 

Je ne trouve pas... Ah! mon Dieu, j'ai 
cru que je ne te retrouverais pas vivant. 

Elle a une sorte d'évanouissement 



LA BASCULE 



285 



MARTHE 

Klle se trouve mal. 

On assied Marguerite sur un fauteuil ; <>n s'empresse au- 
tour d'elle ; on sonne la femme de chambre, qui entre 
aussitôt. 

MARTHE 

Marie... vite... vite... allez chercher des 
sels, de l'éther. 



MARIE 



Oui, Madame. 



HUBERT 

Elle se trouve mal, ça va 1res bien... 
toutes mes prévisions se réalisent admira- 
blement... C'est une syncope... Dieu soit 
loué!... je suis bien content. 

Cependant Marie rentreaweç de l'éther, un verre d'eau, 
un flacon de sels. 

MARTIIK 

Tiens, ma chérie, bois ça... <;a te fera 

du bien. 



I.\ BA3< i LE 
M tRGI i.i'.i i i 

Ça va mieux... Ali I j'ai eu une telle émo- 

I ion. 

\i \i;i m; 
Je crois bien. 

MARGUER1 n. 

1 "esl affreux. 

ElU 
MARI HE, • i' 

Ces! la reaction.il faut la laisser pleurer. 

HUBERT 

Mais oui, tout ça esl très bien : ce n'es! 
rien, parbleu ! ce n'es! qu'une crise ef- 
froyable... mais il le fallait... c'est la crise 
salutaire. A la bonne heure, voilà d'excel- 
lentes larmes, ça fait plaisir à voir. Va, va, 



LA BASCULE 287 

ne te gène pas, ma pauvre petite femme... 

verse des pleurs abondants. 

Cependant Marthe est venue rejoindre Aniédée et 
Chavresac, qui causent a voix basse dans un coin du 
salon. 

MARTHE, àAmédée. 

Iluberl est devenu fou ? 



AMÉDÉE 

Mais non... ça doit èlrc son idée... 



MARTHE 

Où était-il... c'est encore quelque histoire 
avec Rosine Beraier? 

AMKDKK 

Oui, je vais vous expliquer. 

Ils causent à voix liasse. 
HUBERT) àsa tel è. 

Allons! cVsl fini maintenant... c'esl fini. 

Il veut l'embrasser. 



I \ l;\ 

M \l:<.l l.l'.l I l. 

Non, laisse-moi. Ah! vraiment, lu n'as 
pas de cœur. Alors, tu tntenl de me 

voir pleurer. Commenl [Tu me laisses toute 
une soirée dans la plus cruelle incertitude, 
dans la plus horrible angoisse. Depuis deux 
heures, je cours tous les commissariats de 
la rive droite, redoutanl ;'« chaque instant 
d'apprendre que l u as été écrasé ou i 
sine... j'arrive ici, à moitié morte, el tu me 
reçois en riant. Tu trouves 

Elle repleai 
JIL'RKRT. trè* énra. 

Oh! non, je ne trouve p - risibledu 
tout; mais il fallait que tu fusses inquiète^ 
il n'y a pas à dire, il le fallait. Ton émo- 
tion, tes angoisses, les larmes, tout cela 
<Hait voulu, prévu, el si je ne suis pas venu 



LA BASCULE 289 

ce soir à ce dîner, eh ! bien, je l'ai fait 
exprès. 

MARGUERITE 

Tu Tas fait exprès!... mais pourquoi, dans 
quel but, quel homme es-tu donc? 

HUBERT 

Je suis un homme qui désire follement, 
ardemment avoir un enfant. Ali ! va, je le 
désire autant que toi. 

MARGUERITE 

Mais quel rapport cela a-l-il? 

HUBERT 

Tu vas comprendre... L'autre jour, j'ai 
rencontré un ancien camarade de collège... 

MARGUERITE 

Ah ! oui, je les connais, ces camarades-là. 
il s'appelle Durand, n f est-ee pas? 

17 



! \ BASCl LE 

m i.i.iii 

Pourquoi Durand .'... il s'appelle Lévj . 
justement Jacques Lévy, Alors, il m'a ra- 
conté une chose étonnante. Figure-toi qu'il 
était marié depuis quatre ans, comme non-. 
el il n'avail pas d'enfants. Sa femme en 
était très malheureux il<- était allé< 

Luxeuil trois ans de suite, mais rien. Bref, 
l'année dernière, il devait diner en ville 
un soir, avec sa femme... ils y allaient 
chacun de leur côU imme poûs; 

mais voilà qu'en |i;i»;nit sur le boulevard 
Montmartre, il est appréhendé par deux 
agents en bourgeois qui l'avaient pris pour 
un autre... erreur policière comme il s'en 
commet tant, hélas! Ils l'obligent à les 
suivre chez le commissaire de police qui 
n'était pas là. naturellement : il ne peut 
être interrogé qu'à dix heures et demie et 



LA BASCULE 291 

relâché à onze... il court chez lui et trouve 
sa femme, comme je t'ai retrouvée, en lar- 
mes, à demi-morte d'inquiétude. — Ah ! te 
voilà! — crise de nerfs d'abord, ensuite 
épanchements que tu devines et, neuf mois 
après, ils avaient un superbe petit garçon 
(pie Durand... que Lévy attribue à l'émo- 
tion que sa femme avait éprouvée. 

MARGUERITE 

Ou'cst-ee que c'est que cette histoire-là ? 
Tu ne m'as jamais parlé de ça. 

HUBERT 

Ah ! je ne t'en avais pas parlé, parce que 
j'avais mon idée; mais Amédée la connaît 
bien, l'histoire, n'est-ce pas, Amédée ? 



AMÉDÉE 



Oui, oui, vous me l'avez en effet ra- 
contée. 



LA B AS < i LE 
m BER1 

El c'esl môme lui <|ni m'a conseillé 
d'employer ce moyen -là <i <!<■ provoquer 
en toi une émotion violente. 

HARG1 BRI I I. 

Comment, Vous saviez ça,., voua, Amédée, 
vous avez vu dans quel étal j'étais, el vous 
avez eu l< i tristecourage de me laisser toute 
une soirée!... mais vous êtes un misérable! 

AMÉDÉE 

Permettez, permettez, ma chère amie, je 
n'ai rien conseillé à Hubert. 

HUBERT 

Pardon, ne m'avez-vous pas * 1 i t : « Ce 
serait une expérience à tenter. Voyons, 
rappelez-vous. Ce sont là vos propres pa- 
roles 



LA BASCULi: 293 



AMÉDÉE 



Oui, oui, j'ai pu vous dire ça sans y atta- 
cher d'importance, par manière de plaisan- 
terie... mais je ne pouvais pas penser que 
vous prendriez cet le boutade au sérieux, que 
vous la mettriez en exécution, surtout ce 
soir où vous aviez le dîner de contrat de 
votre cousin dont vous êtes témoin. 

MARGUERITE 

Oui... Tu aurais pu choisir un autre 
jour. 

HUBERT 

Mais c'est précisément pour t'alarmer 
davantage que j'ai choisi une solennité à 
laquelle ma présence était indispensable. 
Comprends-tu ? .. tout cela était calculé, 
calculé!... Quand on entreprend quelque 
chose, il ne faut rien laisser au hasard. 

17. 



LA BAS* i II 

M M; I III. 

C'osl raid.e. 

MARG1 ERITE 

Alors. qu'as- tu fail pendant loul ce temps- 
là ? 

m BER1 

J'ai diné... diné... enfin! je me suis plu- 
loi assis devanl une table dans une braôs 
rie de la rue Royale... Tu comprends bien 
que je pensais àtoi et quelle <l<'\;iil être ton 
inquiétude. J'aurais voulu la faire el 

te rejoindre, mais je ne pouvais pas.. .j'étais 
enfermé... 

MARGUERITE 

Enfermé ? 

HUBERT 

Oui, j'étais comme enfermé dans ma ré- 



LA BASCULE 295 

solution, j'étais le prisonnier de l'expérience 
que je tentais. 

MARGUERITE 

Et après dîner ? 

HUBERT 

Après dîner, je me suis imposé, pour tuer 
le temps, de remonter etdedescendre douze 
fois l'avenue des Champs-Elysées ; tu sais, 
comme l'allée des platanes qne tu parcou- 
rais douze fois matin et soir à Luxueil. 

CHAVRESAC, à mi-voix à Amédée. 

Ça ferait quarante-huit kilomètres. 

AMÉDÉE 

On ne peut pas penser à tout. 

MARGUERITE 

Et puis ? 

17.'. 



I \ BASCI I l 

III I : I . I ; I 

El puis je suis rentré ; i la maison . 

\I IRGUER1 l I. 

Mais où Amédée t'a-t-il retrouvé 

III IB BRI 

Devant la porte, il descendait de voiture 
au moment où je rouirais... n'est-ce pas, 
Amédi 

AMÉDÉB 

Oui, oui, parfaitement. 

MARGUERITE 

Enfin, tu es là, tu n'as rien, c'est le prin- 
cipal. 

HUBERT 

Ah ! ma petite Marguerite... tu es bien 
la meilleure petite femme que je connaisse. 



LA BASCULE 297 

MARGUERITE 

Tu peux le dire. 

MARTHE, à mi-voix a Amédée- 

Croyez-vous qu'elle le croie... moi, je sais 
bien qu'à sa place... 

AMÉDÉE 

Parce que vous êtes prévenue... elle a 
des doutes certainement. . . mais, avant une 
demi-heure, elle le croira... Ça, ça regarde 
Hubert... laissons-les... laissons-les... 

MARTHE, ù Marguerite. 

Ma chérie, tu dois être brisée ... Tu as be- 
soin de repos. . . nous allons te dire au re- 
voir. 

Elle l'erabras 
MARGUERITE 

Au revoir et merci... vous avez été si 



LA BASCI II. 

gentils, si dévoués... Vous aussi J Ihai 
vous êtes nu bon ami. 

I HAVRESAC 

C'esl la moindre des choses. 

On - 

MARTHE 

Je viendrai te voir demain matin | 
savoir comment tu auras passé la nuit 

MARGUERITE 

C/est ca. .. c'est ça... 

5 

HUBERT, reconduisant Àmé 

Vous avez été parfait, vous. 

AMÉDÉE 

Parfait... oui.. . enfin !... 

Ils sortent. 



LA BASCULE 299 



SCENE IV 



HUBERT, MARGUERITE. 



HUBERT 

Allons, voyons, c'est fini, maintenant... 
oublions tout ça. 

MARGUERITE 

Oublier, tu en parles à Ion aise... Je suis 
encore toute meurtrie... 

- HUBERT 

Il faut me pardonner. 

MARGUERITE 

Je te pardonnerai... si ça réussit. 



!.\ BAS* i LE 
in BER1 

Mais, pour que ça réussisse, il faul d'abord 
<juc lu me pardonna 

M \l;«.i BRI I I. 

I l'esl vrai. 

HUBERT 

El puis je vais t'emmener souper... tu as 
besoin dr t'étourdir... tu ae peux pas avoir 
un enfanl dans ces conditions-là... il ne 
rail que pleurer, le malheureux, ce sérail une 

fontaine... je vais te - . tu es très gaie 
quand tu es un peu grise... 

MARGUERITE 

Alors, ce sera unpochard. 

HUBERT 

Eh bien, ça vaut mieux. C'est entendu, 



LA BASCULE 301 

e t'emmène souper, et c'esl bien Ion lour. 

II va sonner la femme de cliaml>n\ 



marguerite 
Mon tour ? 

HUBERT 

Certainement^ tu as très mal dîné, toi 
aussi... alors c'est ton lour de souper. 

MARIE 

Monsieur a sonné. 

HUBERT 

Oui, Marie; téléphonez au cercle qu'on 
envoie une voiture, 

MARIE 

Bien, Monsieur. 

Elle sort. 






I \ UASCl II. 



M \i:u BRI I I. 

.h- ae peux pas entrer dans un restaurant 
avec cette figure-là. 

HUBER1 

Nou^ demanderons un cabinel particulier 
comme deux amoureux. D'abord, lu es 
très jolie, lu n'as qu'à le passer un peu de 
poudre de ri/, sur la frimousse... in 

faire un petit raccord... comme on dit au 

théâtre. 

MARGUERITE 



Écoule, je veux bien, mais à une condi- 
tion. Vois-tu, moi, je suis une pauvre petite 
femme qui croit tout ce qu'on lui dit... il ne 
faut pas en abuser et, surtout, jure-moi de 
ne plus recommencer. 



LA BASCULE 303 

HUBERT 

Oh ! ma chérie, je te le jure. A moins que 
tu ne désires plus tard en avoir un second. 

MARGUERITE 

Maintenant que je suis prévenue, une autre 

fois, je ne me ferais plus de tourments. Et 
puis, j'ai réfléchi, je me contenterai d'un... 

HUBERT 
Allons, Va t'apprêter. (Marguerite sort. Hubert 

resté seul dit:) Non, ça n'est pas possihle... il 
faut y renoncer. . . on ne peut pas aimer sa 
femme plus que tout au monde et la tromper 
tout le temps ! 

RIDEAU 



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